RIG Turquie #7 : le web, territoire d’expression de l’opposition

La télévision reste le média de prédilection des Turcs, mais les journaux d’opposition se développent en grande majorité sur le web et rencontrent un succès croissant.

Plusieurs sites internet de gauche survivent en Turquie. Bianet est un site web qui se revendique indépendant. Il est créé en 2000 par un ancien représentant de Reporters Sans Frontières grâce à l’aide du SIDA (Swedish International Development Agency) et financé par la commission européenne. Le lecteur peut y trouver des articles en turc et en anglais sur la purge en cours dans le pays. L’un de ses fondateurs est l’activiste Ertugul Kukcu, actuel président honoraire du parti pro-kurde HDP. Cicek Tahaoglu, une des journalistes de Bianet précise que le projet est en plein développement. Les journalistes critiques envers le régime d’Erdogan se retrouvent aussi dans la publication Diken, traduction de “chardon”, détenue par la famille Simavi, ancienne propriétaire d’Hurriyet, l’un des plus grands quotidiens turcs créé en 1948.

Plusieurs opposants au gouvernement s’expriment via le journal et le site SOL, propriété du parti communiste turc, ou grâce à ODA TV, une chaîne d’extrême gauche très critique envers Erdogan. La chaîne créée en 2007 a été accusée d’être le bras médiatique d’Ernegekon, nom donné par Erdogan à une possible conspiration menée par Fethullah Güllen grâce  des soutiens dans l’armée, dans la justice et dans les médias.

Deniz Yücel, correspondant du quotidien allemand « Die Welt » risque plusieurs années de prison pour « propagande terroriste ».

Bianet, Diken ou Zete sont des médias dissidents qui pratiquent un journalisme de qualité d’après Cicek Tahaoglu. Si la peur de se retrouver en prison touche nombre de journalistes, la censure n’est pas systématique. Elle peut se manifester par des vagues de répression puis laisser place à quelques mois de quiétude. Parmi les médias indépendants en Turquie figure aussi l’initiative P24, une plateforme pour journalistes qui n’a pas de ligne éditoriale mais un site d’information baptisé T24. Le tout forme un média dissident. Sa collègue Gonca Tokyol, journaliste free-lance ayant travaillé à Sol et T24 souligne l’importance des réseaux sociaux en Turquie : “ce sont parmi les meilleurs amis des journalistes et de la population pour évoquer des sujets bloqués par le gouvernement. Lors des récentes attaques dans le Sud-Est du pays, les chaînes de télévision ont diffusé des divertissements, seuls les réseaux sociaux parlaient de la situation.” Hélas le gouvernement d’Erdogan limite souvent la connexion à Internet à l’approche d’événements importants comme les référendums.

La diaspora turque, source intarissable d’opposition

En dehors des frontières turques, des journalistes en exil proposent, selon Dogan Özgüden, une information plus objective sur la situation des droits de l’homme en Turquie. Ce dernier a fui la junte militaire en 1971 et a trouvé refuge en Belgique avec sa femme Inci Tugsavul. Tous deux journalistes, ils animent le site INFO-TURK.BE qui émet un bulletin mensuel d’information sur la Turquie. A Bruxelles, plusieurs chaînes de télévisions kurdes critiquent le gouvernement du président Erdogan. Menacées à plusieurs reprises par le président turc, ces chaînes changent régulièrement de noms pour continuer d’émettre comme “News Channel”, nom anglicisé d’une chaîne kurde. Enfin, à Cologne en Allemagne, où vit une importante communauté turque, plusieurs journalistes de renom comme Celal Başlangıç ,Fehim Işık et Dogan Özgüden ont lancé il y a quelques mois le site Arti Gerçek et la chaîne de télévision Arti Tv pour alerter l’opinion internationale sur les droits de l’homme en Turquie. Même si le gouvernement tente de réfréner ces mouvements, des médias indépendants fleurissent ainsi sur la toile et parviennent à faire entendre leur voix.

La justice turque a requis, mercredi 4 avril , vingt-neuf ans de prison à l’encontre du caricaturiste Musa Kart qui officiait pour le journal d’opposition Cumhuriyet. Dans son requisitoire du 4 avril, le procureur accuse Musa Kart et quinze journalistes du quotidien de « soutien à une organisation terroriste ». Des dessins de soutiens au dessinateur ont franchi les barrières de la censure.

Arrêté le 31 Octobre 2016, au petit matin, Musa Kart a fait les frais d’un vaste coup de filet ciblant les journalistes de Cumhuriyet. Chaque jour, les dessins de Musa Kart paressaient dans l’encart droit du quotidien turc jusqu’à son arrestation. Une « farce » selon le sexagénaire interviewé par le cite turc 34 volt dont le contenu a été repris par l’association cartonnistrright.org :« Je vais être mis en prison juste parce que je dessine, exclusivement à cause de mes dessins […] je n’ai rien à cacher, aucune raison de m’échapper. Tout ce que j’écris et dessine est à l’air libre ».  En signe de protestation la communauté internationale de dessinateurs de presse s’est organisée. Dans un premier temps « Cumhuriyet » a laissé l’encart vide puis durant le reste des 150 jours passés en prison par Musa Kart sans charges retenues contre lui, des dessinateurs bulgares, mexicains, espagnols…ont pris le relais de Musa Kart dans l’encart qui lui était réservé. L’association « Cartooning for peace », basée à Paris a relayé la situation du dessinateur turc . Anna Sollogoub, chargée de communication rappelle les conditions aléatoires de la détention : « Au début, Musa Kart avait droit à des crayons et avait accès à la presse quotidienne puis fin janvier 2017, sa famille n’a pas pu lui rendre visite et les gardiens de prison lui ont interdit d’envoyer des lettres ».

Le verdict pour Musa Kart et ses camarades de Cumhuriyet devrait être rendu après le référendum du 16 Avril visant à réformer les pouvoirs du président Reycep Tayyip Erdogan.

Alexandre Le Corre

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