Cannes dernière : loin des projecteurs

 Cannes, ville de tous les fantasmes, révèle en hiver un nouveau visage. Loin, très loin de l’effervescence de la saison ouverte par son prestigieux festival. Rues désertes, Croisette vide : Chronique d’une déambulation un soir à Cannes.

21H, dans l’atelier de Johan Pellams

Johan Pellams

Dans l’atelier de Johan Pellams, peintre suédois installé au Suquet, ouvert jusque tard dans la soirée. Crédit : Hafça El Moussaoui

Au 2 de la rue du Saint Dizier, près du Suquet, des lumières attirent notre attention. A travers les baies vitrées, on voit des peintures tapisser les murs. Nous hésitons quelques minutes avant de pousser la porte. Derrière les toiles, un homme assis et silencieux. Dans le local, des tableaux blancs voisinent des pinceaux sales. Un chevalet et un tableau inachevé occupent le coin. Nous sommes dans l’atelier d’un peintre. Il nous accueille, souriant. Nous nous présentons, un dialogue s’installe. Johan Pellams est suédois. Il a la cinquantaine. Discret et élégant, il est habillé d’une veste de costume mariée à un jean noir. Pour parfaire sa tenue, une fine écharpe couvre son cou. Une sobriété aux antipodes de ses peintures débordantes de couleurs. Son univers s’inspire de la Bible. Des anges parsèment ses toiles. « Un tableau, une histoire » résume-t-il. Il doit fermer. Nous partons. Devant la boutique, un passant scrute les tableaux.

22H05, hôtel Le Splendid

En basse saison, seules 1/4 des chambres sont réservées, selon le réceptionniste. (crédits : MB)

L’hôtel brille dans la nuit cannoise. A l’intérieur du Splendid, l’ambiance est morose. Lumière blafarde, moquette sombre, murs recouverts de toiles un rien désuètes. Le réceptionniste semble justifier : « Vous savez, on n’est qu’un hôtel 4 étoiles nous, ce n’est pas Cannes… Pourquoi vous n’allez pas dans un vrai palace ? Ici c’est un hôtel d’habitués. ». Des clients, sexagénaires, arrivent. Les formules de politesse toutes faites résonnent dans ce tout petit hall. « Comment tu vas René ? Bonsoir Madame Goubert, vous avez passé une bonne soirée ? ». Nous n’allions pas rester très longtemps, à se regarder dans le blanc des yeux avec le réceptionniste. Lequel nous conseille de nous diriger vers le Majestic qui est plus « luxueux » et plus « djeun’s » selon lui.

22h40,  au casino du Palais des Festivals

10 euros sur le rouge. à la table à côté, les mises sont plus élevées.   (crédits : MB)

Sur la Croisette, le Palais des Festivals abrite le Casino Barrière.  Nous y faisons une petite escale avant de rejoindre le Majestic. A l’entrée, les vigiles sont méfiants. Une employée contrôle notre identité. Elle arbore une coiffure atypique. Son crâne est rasé en forme de W. Elle nous propose un tirage au sort pour gagner une voiture, c’est gratuit, pourquoi pas. Avant de pénétrer ce royaume du risque, le chemin est charmant. Un aquarium longe le couloir. Des poissons de toutes espèces. Dans le casino, les joueurs sont absorbés par leurs écrans. D’autres ont l’air plus inquiets. On se prend au jeu. Et si ce soir on touchait le jackpot ? Roulette, dix euros sont misés. Nous sommes de petits joueurs, comparé, aux tables d’a côté, où les joueurs misent sans se soucier des pertes. Durée de notre partie 1min48. Amers, il nous faut un remontant. Direction le bar. Quelques échanges avec le barman, mais rien de bien intéressant au menu de la discussion. Il semble fuir les questions. La salle est silencieuse, . Puis, un « putain comme par hasard » s’échappe de la bouche d’un des joueurs. Il a tout perdu. Comme nous.

23H20, une soirée privée au Majestic Barriere

Hall du 5ème étage du Majestic Barrière. Déco sobre, fauteuils rayés. (crédits : MB)

Dix euros de moins dans les poches, direction le Majestic.  Cet hôtel représente le luxe à la cannoise. De grosses berlines défilent devant l’entrée. Des montres à 20 000 euros et des robes de grands couturiers sont exposées dans les vitrines. On peut entendre des basses résonner au loin. Il y a une soirée privée. On fait un petit tour des lieux. Ascenseur, dernier étage : l’étage des suites. Décoration sobre, épurée. On redescend, la sécurité est partout. Tous les invités ont des badges. Nous n’avons rien à faire ici. On entre par la sortie. Petits fours, champagne, ambiance séminaire. Dans cette grande salle personne ne danse. Les gens se parlent en petits groupes. Ils sont Français, blancs pour la plupart, et en tenue de soirée. Ambiance plate. On prend la tangente.

1H35, rue des Serbes

Le potage est « industriel » selon Ronnie. Tant pis, il le boira quand même. (crédits: MB )

Cannes ville du contraste. Dans la rue des Serbes, on se dirige vers un SDF. Un visage rabougri, les yeux azurs. « Bonsoir, monsieur… », il nous arrête : « Sorry, I don’t speak french. ». Il a un fort accent écossais. On comprend difficilement ce qu’il raconte. Il vient d’arriver du Portugal, en stop, et ne sait toujours pas où dormir. De fil en aiguille, il nous annonce être le frère d’un chef cuisinier mondialement connu : Gordon Ramsay. Il lui ressemble comme deux gouttes d’eau. On se méfie, dit-il la vérité ? Petite recherche sur Google, et il nous raconte, ce que je lis sur l’écran de mon smartphone bientôt à court de batterie. Un procès pour trafic de drogue en Indonésie. Aujourd’hui il vit avec Stubby, un gros chien aux yeux bleus. Un camion du SAMU Social passe devant nous. « Hey ! Sorry, can I have some coffee please ? », demande Ronnie. On lui sert un café et un triste potage. De quoi le réchauffer, en cette nuit glaciale… Malgré sa situation, il a de grandes ambitions. Il veut créer une « green community » qui vivrait en autarcie. Cultiver ses propres fruits et légumes, vivre d’amour et d’eau fraîche, de haschich et de sexe. S’ensuit une longue discussion sur la société de consommation qu’il exècre, les produits bios, et son frère, ce « coward« .

3H30, dans un bureau de tabac de nuit

Le seul bar-tabac ouvert toute la nuit à Cannes. (crédits : MB)

On échange nos coordonnées avec Ronnie, et le laissons, avec son chien. Ayant filé ma dernière cigarette à un homme dans la rue, je me retrouve à court de nicotine. Non loin, au croisement entre la rue Meynadier et la rue Maréchal-Joffre, un bar-tabac, semble encore ouvert. Bingo!  On entre dans les lieux. Le buraliste sert encore quelqu’un. Quelques amis lui tiennent compagnie, bière à la main, clope au bec.  « On est obligés de travailler la nuit pour survivre à Cannes », justifie le commerçant, lorsqu’on lui demande pourquoi son échoppe est encore ouverte à cette heure ci.  Un client confirme : « Il a bien raison, écoutez-le les jeunes. ». Une discussion est lancée. Échanges fougueux entre les amis. L’ivresse de ces hommes révèle un dédain, un mépris envers les journalistes. « Faites gaffe à ce que vous écrivez », insiste l’un d’entre eux. Au milieu de ces hommes, une femme ne prend pas part au débat. Elle se contente d’acquiescer d’un simple « ouais ! ». Yeux fardés, regard fatigué, elle semble subir cette fin de soirée. J’ai mon paquet, il est temps d’y aller, et d’en finir avec cette déambulation nocturne ; demain, ou plutôt tout à l’heure, une nouvelle journée Cannoise nous attend.

Mohamed Benmaazouz