[INTERVIEW] Samuel Achache : « L’idée, c’est que la musique fasse action au même titre que le théâtre »

Vendredi 28 et samedi 29 avril, la scène du Théâtre National de Nice accueillait la pièce Fugue, mise en scène par Samuel Achache. Buzzles est allé à la rencontre de l’auteur.

 

Fugue est une représentation théâtrale liant habilement musique et réflexion sur la solitude, autour d’une équipe de scientifiques loufoques. Le petit groupe cherche un lac enfoui à plusieurs kilomètres sous la glace, dans un décor enneigé du Pôle Sud. Quelques minutes après la pièce, où il apparaît en tant que trompettiste durant les scènes musicales, Samuel Achache est revenu sur le travail collaboratif de construction de Fugue. Il a également explicité un aspect quelque peu masqué de la pièce : le tempérament musical.

Comment vous êtes-vous organisés pour la création de la pièce ? Est-ce le fruit d’un travail collaboratif avec les acteurs ?

En effet, le travail a été très collectif. Je suis arrivé avec un thème très théorique : celui du tempérament en musique. La question du tempérament concerne la manière dont on accorde les instruments. C’est une question qui s’est beaucoup posée pendant la période baroque, parce que la manière dont on accorde les instruments aujourd’hui n’est pas du tout naturelle. Depuis le système de Pythagore, trois siècles avant Jésus Christ, jusqu’au XVème siècle, on a accordé les instruments d’une seule et même manière. On avait la gamme « do ré mi fa sol la si do », mais les intervalles n’étaient pas les mêmes. Si on changeait les accords, tout sonnait faux. Il a fallu effectuer cette tension vers une pureté de l’accord pour rendre possible une plus grande communication musicale.

Que voulez-vous dire à travers la question du tempérament musical ?

Cela pose la question de la façon dont on s’accorde entre nous. J’ai développé cette question jusqu’à l’accord entre les gens, à la communication, à la façon de se parler et dont les choses sont dites et comprises. C’est très théorique, à partir de ce moment-là on ne fait pas du théâtre. C’est une sorte de thème sur lequel j’ai essayé de dégager des situations. On n’était pas encore dans le Pôle Sud à ce moment-là. Ensuite avec les acteurs, on a tenté des improvisations, des situations qui, pour nous, faisaient écho à cette idée de tempérament et d’absolu.

Quelles sont les références qui ont influencé la mise en scène de Fugue ?

 On a vu le documentaire Rencontres au bout du monde de Werner Herzog. Le documentaire se passe au Pôle Sud, mais il y va pour rencontrer les gens, pas pour faire un énième documentaire sur les pingouins. C’est l’endroit le plus hostile du monde, personne ne vit là-bas. Il n’y a quasiment que des chercheurs ou des marginaux qui sont là-bas, pour quitter toute forme de civilisation. J’avais déjà eu l’idée que le décor soit une forme d’intérieur au milieu d’un désert, mais je ne savais pas que ce serait finalement un désert blanc.

 

La musique a une très grande place dans la pièce. Il fallait donc trouver à la fois de bons acteurs et de bons musiciens, comment s’est déroulé le choix des comédiens ?

 Pour la plupart, ce n’est pas le premier spectacle qu’on fait ensemble. On avait déjà fait un spectacle, qui était un opéra qu’on avait arrangé à notre manière. Deux sont initialement musiciens, et pour tous les autres, nous avons un rapport à la musique depuis que nous sommes petits. On a appris au fur et à mesure.

Fugue pièce

Légende : Fugue allie humour, musique et réflexion sur la solitude pour le plus grand plaisir des spectateurs (crédit : Franceinfo)

 L’écriture musicale et l’écriture théâtrale sont deux écritures bien distinctes qui répondent à différents impératifs artistiques. Dans cette pièce, la musique commente et joue un rôle complémentaire. Comment avez-vous construit musicalement votre pièce ?

En effet, l’idée c’est que la musique fasse action au même titre que le théâtre, qu’elle joue un autre rôle et qu’elle devienne une autre façon de raconter une histoire. Ce qui rejoint cette idée du tempérament. Tous les morceaux chantés existent et datent de la période baroque où la question du tempérament se pose. Un seul morceau, celui que Thibault (ndlr :, Thibault Perriard l’un des acteurs de la pièce) chante à la fenêtre, a été écrit par lui-même. Tous les morceaux instrumentaux ont été écrits par Florent Hubert (ndlr : Florent Hubert est responsable de la direction musicale de la pièce, et il est également l’un des acteurs). Ce sont des arrangements très collectifs. On n’a pas les instruments de base pour, donc on a fait ça à notre sauce.

Sur la question du tempérament, on voit à un moment de la pièce un comédien qui désaccorde une guitare. Même si le public ne peut pas faire le rapprochement, était-ce important pour les acteurs et pour vous de montrer cette notion de tempérament dans la pièce ?

Pour nous évidemment, cela fait écho à cette question. Mais quand on écoute, on entend simplement un mec qui rend une guitare fausse. On n’explicite pas la question du tempérament dans le spectacle, mais cela crée cette question de jalousie et de rivalité entre les deux personnages. Le public ne peut pas deviner, mais nous, nous le savons.

La thématique de la solitude est également abordée avec la comédienne et son fantôme qui le poursuit, mais aussi de façon purement géographique par ce lieu loin de tout (le Pôle Sud, ndlr). Que souhaitiez-vous aborder ?

Quand on s’est posé la question du tempérament, on s’est intéressés à la figure de l’ermite. Donc quelqu’un qui va se mettre en dehors du monde, soit pour se détacher de la corruption du monde, soit dans une quête de l’absolu, de quelque chose de parfait. On a fouillé, on a lu La tentation de Saint-Antoine de Flaubert (ndlr : cette œuvre est un poème de Gustave Flaubert, qui raconte l’histoire d’Antoine le Grand, un saint retiré dans le désert d’Egypte, qui fait face aux tentations offertes par le diable). Cette solitude est aussi une des traces qu’on a pu évoquer à travers la question du tempérament.

Que symbolise cette figure du lac enfoui, une sorte d’idéal inatteignable ?

Ce lac existe réellement. Le lac Vostok est situé sous 4000 mètres de glace, et fait à peu près la taille de la moitié de l’Irlande. Il a été découvert très tard. L’homme qui l’a découvert a dit « dans 3 semaines on devrait commencer à l’apercevoir ». Le forage a pris vingt-cinq ans. Il y a une eau stockée là depuis des millions, voire des milliards d’années. Dans l’analyse de cette eau, on peut trouver des choses qui vont pouvoir nous renseigner énormément sur nos origines. Ce lac peut nous renseigner sur l’origine du monde. Toutes ces questions sont en cascade, on découvre des choses au fur et à mesure, des liens se tissent.

Combien de temps la pièce a-t-elle pris à être mise en scène ?

Moins de temps que d’autres, celle-ci a pris aux alentours de deux mois et demi, mais on a répété sur quatre mois. On répétait par sessions découpées, même trop découpées à mon goût.

 

Est-ce que ce spectacle a évolué entre sa première représentation et celle d’aujourd’hui ?

Oui, beaucoup.  Maintenant, il est dans une forme fixe depuis un bon bout de temps. Mais c’est en mouvement. Les acteurs l’ont écrit. Il n’y a pas un auteur qui va nous dire de ne pas changer les mots. Évidemment, on travaille tous les jours, on discute de ce qu’on fait, la pièce bouge. Il y a toujours des modifications.

Propos recueillis par Roberto Garçon et Guillaume Truillet

 

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