RIG Pologne #3/5 : Gazeta Wyborcza : ce journal qui défie le gouvernement polonais

Créé en 1989 par un groupe de journalistes et de militants proches du syndicat Solidarnosc, le journal libéral de centre-gauche dérange. Depuis l’arrivée du PiS (Droit et Justice) en 2015, la situation de la Gazeta Wyborcza s’est dégradée : face au boycott du pouvoir, les journalistes se repositionnent pour défendre la liberté d’expression.

Alors qu’il regardait les informations en avril dernier, Bartosz T. Wielinski, correspondant en Allemagne pour le journal, s’est vu accusé de trahison envers la Pologne sur une chaîne de télévision du groupe publique TVP. Attaqué personnellement pendant six minutes sur ses liens présumés avec un député allemand, il n’est pourtant pas surpris : « la télévision publique est aux mains du gouvernement. Elle attaque souvent le journal, ainsi que mes collègues. »

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Bartosz T. Wielinski  accusé sur la site de la chaîne télévision publique (Capture d’écran)

Une scène en réalité banale pour les journalistes de la Gazeta Wyborcza (voir encadré ci-dessous). L’arrivée au pouvoir de PiS (Droit et Justice), parti nationaliste et conservateur, marque un tournant dans le paysage médiatique polonais. Profondément hostile envers le journal libéral, centre-gauche, pro-européen, le PiS multiplie les actions de boycott.

 

« Les lecteurs nous soutiennent »
Le parti au pouvoir a nettement privilégié l’achat d’espaces publicitaires auprès des médias publics ou privés, proches de leurs idées. « C’est une façon de construire un conglomérat médiatique pro-PiS et réduire la critique en provenance de médias indépendants » tranche Roman Imielski, le rédacteur en chef. Suite à ces réductions budgétaires, la Gazeta Wyborcza a lancé en 2016 une grande campagne pour obtenir des fonds auprès de son lectorat. « Nous avons expliqué à maintes reprise notre situation à travers des éditoriaux : c’est très important de communiquer avec nos lecteurs. Pour cela, nous avons développé une équipe dédiée aux réseaux-sociaux » insiste Roman Imielski. Pour Maia Mazurkiewicz, spécialiste des affaires étrangères et fervente lectrice, contribuer à l’existence de la Gazeta est essentiel : « les libertés d’expression et des médias sont les valeurs les plus importantes que chaque pays devrait préserver. Ce sont les gardiens des citoyens. » Comme elle, de nombreux lecteurs ont répondu à l’appel de la Gazeta Wyborcza et se sont progressivement détournés des médias publiques. « Le gouvernement, par le biais de la télévision, défend une perception de la situation étrangère conforme à leur propagande » soutient-elle. Face à la réduction de leur marge de manœuvre, les journalistes ne sont pas inquiets : « il ne peuvent pas fermer notre journal, la seule chose qu’il puisse faire c’est perturber les ventes » souligne Bartosz T. Wielinski.

Se repositionner pour survivre
Et ce n’est pas le seul problème auquel doivent faire face les journalistes : le PiS refuse de leur accorder des interviews, ou répondent brièvement à leurs questions. Pour le deuxième quotidien vendu en Pologne, générer du contenu politique s’avère, dorénavant, une tâche délicate. « Ils ne veulent pas nous parler parce-que nous les critiquons. Par exemple, nous sommes accusés de ne pas soutenir assez le pays » raconte, interloqué, Roman Imielski. Suite à cela, la Gazeta Wyborcza s’est repositionnée. Pour combler les carences, le journal s’est concentré sur l’investigation : « nous privilégions des problématiques comme la corruption pour montrer que le nouveau gouvernement nuit à la vie publique » pointe-t-il.

« Au niveau mondial, je peux comparer notre situation à celle de Donald Trump face aux journaux américains » précise le rédacteur en chef de la Gazeta Wyborcza. Il y a quelques mois, le journal, en difficulté financière, a dû licencier deux cents personnes, soit 20% de ses effectifs. Un point sur lequel veut revenir le rédacteur en chef: « nous vivons une ère révolutionnaire pour la presse écrite. Et il y a six ans, nous avions déjà eu le même problème. » Déjà fragilisé par la baisse significative des ventes, la coupe des recettes publicitaires émanant des entreprises publiques a profondément déstabilisé le journal. Son retrait des points de ventes des sociétés étatiques n’a fait qu’accentuer des problèmes financiers déjà existant. Fort de ses 160 000 exemplaires vendus par jour, la Gazeta Wyborcza fait partie de ces quelques journaux d’oppositions, qui luttent pour continuer à défendre leur voix.

Condamné par la télévision publique
Correspondant Allemand pour la Gazeta Wyborcza, Bartosz T. Wielinski appartient désormais au cercle des journalistes du quotidien régulièrement critiqués à la télévision publique. En rentrant chez lui, il a découvert son nom, dans l’une des émissions d’informations de la télévision publique. Apostrophé ad hominem, il y est accusé d’avoir des liens avec un député allemand, descendant d’un nazi. Pendant six minutes, les journalistes de la télévision publique le décrivent tel un traître envers la pays et l’accusent de  « se plaindre » de la situation en Pologne auprès des Allemands.https://youtu.be/TRpHX4iMogM
Sur Twitter, le journaliste se défend, avec ironie en publiant ce tweet, à l’attention de Marzena Paczuska chef de l’Agence d’information de la télévision publique, ouvertement supportrice de la politique du gouvernement.

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«  Bonjour @MarzenaPaczuska,
Merci pour la #célébrité
Voici quelques-unes de mes photos de politiciens de l’ #UE pour une utilisation dans les éditions ultérieures du JT officiel » (Twitter – 3 avril 2017)

Pour le journaliste, l’intimidation du gouvernement conservateur n’est pas dangereuse, bien au contraire. « Ce n’est pas quelque chose qui nous effraye : c’est une pression encourageante » revendique-t-il. Et face à cela, aucun des journalistes concernés n’a démissionné. Interpellé individuellement, il n’envisage pas de poursuivre la chaîne au tribunal : « j’aurais pu mais cela ne m’aurait rien rapporté : il y aurait eu encore plus d’histoires dans les journaux » admet le correspondant. Pas de provocation, mais un constat : « ils n’ont pas menti, j’ai en effet discuté avec un député allemand de l’état actuel des choses en Pologne, mais dans les faits, j’ai le droit. ». Lorsque la télévision titre « le déshonneur pour un journaliste de la Gazeta », Bartosz T. Wielinski répond : « nous faisons l’Histoire. »

Virginie Ziliani

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