RIG Pologne #4/5 : La Pologne vue par une expatriée en France : « On se croirait sous le régime communiste »

En Pologne, l’arrivée du PiS à la tête du gouvernement a fragilisé la liberté d’expression. L’opposition dans le pays s’organise tant bien que mal. Hors du pays, les expatriés ne sont pas les moins virulents. Mais ils ne sont pas non plus épargnés par les contradictions habilement créées et exploitées par un pouvoir démocratiquement élu.

Loin des feux des projecteurs, l’actualité polonaise n’intéresse en général pas plus les français que l’élection de Donald Tusk à la présidence du Conseil européen. A plus de 1600 kms de Paris, Varsovie semble une capitale lointaine. Sauf lorsqu’un plombier rappelle la Pologne à notre bon souvenir européen. Ou bien encore, vagues réminiscences du passé, quand quelques documentaires consacrés à l’Allemagne du IIIème Reich soulignent l’héroïsme des armées polonaises lors du déclenchement de la seconde guerre mondiale ou l’implantation de camps de concentration sur le territoire national.

Pourtant, il n’y a pas un jour où Joanna Lasserre ne se consacre pas à l’actualité polonaise. Ce pays, elle l’a quitté il y a plus de trente ans pour échapper au régime communiste. Aujourd’hui, si la situation n’est pas tout à fait similaire, elle ne lui semble pas pour autant moins alarmante : « Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de répression que la situation n’est pas grave », s’inquiète cette expatriée. « En 2015, l’élection a été un choc » ajoute-t’elle.  Joanna s’engage donc dans la filiale française du Comité de défense de la démocratie (Komitet Obrony Demokracj).

« Dans les médias officiels, la liberté d’expression n’existe plus»

Plus connue sous l’acronyme KOD, cette association civique a vu le jour en Pologne peu avant l’arrivée des nouveaux élus dans l’hémicycle. Constitué initialement sur Facebook, le groupe est devenu une association au début du mois de décembre 2015. Son objectif, protester contre les décisions prises par le gouvernement, notamment concernant le Tribunal Constitutionnel.  Le mouvement a rapidement dépassé les frontières polonaises pour arriver dans la capitale française. « L’association a été créée en janvier 2016 avec l’objectif de mener des actions de sensibilisation sur ce qu’il se passe en Pologne », précise Joanna Lasserre. Et de combattre l’action et à ses yeux les exactions du gouvernement : « Ce qui se passe est révoltant. Il y a des atteintes aux institutions démocratiques, au Tribunal Constitutionnel, à la Justice, aux écoles. C’est inadmissible. » 

A Paris, un rassemblement a eu lieu en même temps que la Manifestation Noire, mouvement de contestation contre un projet de loi visant à interdire l’avortement. (Source : democratie.pl)

Depuis les élections législatives, un grand ménage a été fait chez les fonctionnaires polonais. « Dans l’administration publique, j’ai des amis qui ont été virés comme des malpropres par rapport à leur mode de pensée qui ne correspondait pas à celui du gouvernement. »  s’indigne la militante. Au sein des médias publics, la situation n’est évidemment pas différente et sans doute pire. Les journalistes et les cadres de ces médias sont remplacés par des personnes proches du pouvoir ou finissent par démissionner. Pour cette Polonaise, une chose est sûre : « Dans les médias officiels, la liberté d’expression, elle n’existe plus. ». L’information diffusée est biaisée. Insultes, haines ou encore fausses informations sont les termes qui ressortent pour caractériser la presse, radio et télévision publiques. « Il n’y a plus d’information objective et véridique. Il n’y a que du mensonge au sujet de tous les faits qui se passent en Pologne. » De quoi rappeler à Joanna Lasserre les sombres heures de son pays. « On se croirait sous le régime communiste », s’exclame-t-elle.

18% de votants pour le PiS

Ses propos forts sont pourtant rapidement nuancés et presque contrebalancés. Bien qu’elle blâme les médias publics, cette Polonaise reconnait que « jusqu’à présent, on ne jette pas les gens en prison parce qu’ils disent ce qu’ils pensent». Elle constate aussi que les médias encore indépendants « Là, la liberté d’expression existe encore » n’éveillent pas forcément l’attention de tous les publics et qu’une partie des polonais semblent accepter finalement la soumission au  régime,  Bien que le ratio voix pour le PiS / nombre d’électeurs inscrits montre que seule 18% de la population lui a apporté son vote  «Aujourd’hui, 30 à 40% de la société est assez satisfaite. »  Est-ce parce que Facebook, Twitter ou autre Periscope restent des lieux d’expression relativement libre ? Est-ce parce que rien ne pourrait véritablement empêcher pour l’instant une mobilisation citoyenne ? Ou est-ce parce que le pouvoir sait profiter des divisions au sein de la société polonaise :  « Il y a surtout beaucoup de trolls qui s’introduisent dans les groupes et qui insultent », explique Joanna Lasserre. Dans un tel contexte de division plus ou moins entretenue entre nationalistes et pro-européens, la parole des expatriés tend à être disqualifiée. Leur vigilance par rapport aux dérives du régime est pourtant précieuse.

Maxime GIL

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