Les trottoirs, de véritables marchés publics

De nos jours les trottoirs de Port-au-Prince, la capitale d’’Haïti, sont devenus de véritables marchés en plein air. Des marchands envahissent les rues;  étalent leurs marchandises un peu partout. Ce phénomène de marchands de trottoirs est en pleine expansion dans les régions de la zone métropolitaine de Port-au-Prince.

Dans chaque coin de rue un marché est érigé. Et c’est le même constat dans quasiment toutes les rues de la capitale et des zones avoisinantes. Que ce soit au centre-ville ; à Delmas ; à Pétion-Ville ; Croix-des-Bouquets, et autres. Des marchandises de toutes sortes occupent totalement les trottoirs. Marchands et acheteurs se mêlent. Un vrai raz-de-marée humain.

Au péril de leur vie, les marchands gagnent les trottoirs en quête de leur pain quotidien 

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Crédit photo : Pierre André Laurent

Au  Carrefour de la Renaissance, à quelques mètres de l’’Aéroport Toussaint L’ouverture; on peut voir une grande agglomération de marchands et des étales de marchandises de toutes sortes, installées tout au long des trottoirs. Une pratique qui comporte d’énormes risques, et projette une mauvaise image à la porte d’entrée du pays.

Interrogés sur le danger qu’’ils courent aux abords de la route, les marchands se montrent conscients des risques, mais croient en dépit de tout que c’’est leur seule alternative de gagner un peu d’’argent pour subvenir aux besoins de leur famille.

Serge, un homme de 33 ans, vendeur de téléphones portables, en témoigne : « Pour moi ce n’’est pas une bonne chose de s’’exposer sur les trottoirs, qui sont réservés aux piétons. Cependant, on est obligés puisqu’il n’y a pas d’’espaces conditionnés à nous recevoir. Si on arrivait à construire un marché aujourd’hui même, j’irais m’y installer. »

Serge continue pour dire : « Nous risquons beaucoup trop nos vies ici. Un chauffeur peut à n’importe quel moment perdre le contrôle de sa voiture et tuer de nombreux gens sur le trottoir. Bien que cela n’’ait jamais encore eu lieu là où je suis. Mais assez souvent ça se produit. D’’ailleurs, c’’est arrivé à plusieurs reprises non loin de la Télévision Nationale d’’Haïti (TNH), à Delmas 33.

Malgré tout, Serge dit n’avoir pas d’autres choix. « Je ne cesserai jamais de le dire, ici n’est vraiment pas un endroit pour faire du commerce. Mais que voulez-vous qu’’on fasse ?  Il faut qu’on se débrouille. Alors, on se résigne à prendre le risque. L’’État ne nous laisse pas le choix. Il nous oppresse doublement !»

Cri d’alarme face à l’’oppression des agents de la mairie

Les accidents de voiture, qui peuvent survenir à n’importe quel moment, ne sont pas les seuls obstacles auxquels les marchands des rues doivent faire face. Il y’a aussi les agents de la brigade de la mairie qui représentent un véritable danger pour eux.

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Crédit photo : Pierre André Laurent

La plupart des mairies mobilisent des agents soit de la police nationale ou des agents de la brigade municipale pour contrecarrer l’expansion des rues-marchés. Mais cette disposition n’est pas toujours sans conséquences. Souvent des altercations éclatent entre les agents municipaux et les marchands. Et certaines fois des agents brutalisent les marchands, jettent leurs produits. Une situation que certaines personnes dénoncent.

Face aux différents moyens répressifs : bastonnade ; emprisonnement  et même une amende s’élevant à 1500 gourdes; auxquels les marchands sont contraints s’ils se font prendre sur le trottoir. Handy, un jeune de 26 ans, qui vend des vêtements à Pétion-Ville, s’insurge : « Le conseil municipal n’’en prend qu’’à sa tête. Ces gens-là tout ce qu’ils veulent, c’est nous chasser de la rue. Or, il n’y a nulle part où aller. Il prétend que c’est pour la sécurité de la population. 

J’’aimerais leur demander si on n’est pas de cette population…! Si la sécurité pour eux, se résume qu’à ça…! Se soucie-t-il de notre situation économique ? Du taux de chômage qui grimpe dans le pays ?  Ne devrait-il pas travailler à la résolution de ces problèmes à la base ? »

Jean Pierre, un étudiant en Sciences Juridiques, interviewé à ce sujet, s’indigne lui aussi : « Ces hommes et femmes sont traités avec brutalité  par les agents de la Police Nationale d’’Haïti (PNH) alors qu’’ils se disent être là pour « Protéger et Servir » la population haïtienne. » […]

Selon lui : « les marchands investissent les trottoirs car il n’existe quasiment aucun marché public dans la région métropolitaine. Et c’est une façon pour eux d’adresser leur grief à l’Etat qui ne fait rien pour aider la population haïtienne. Les marchards sont des citoyens haïtiens. Ils ont le droit à une vie économique en empruntant le secteur qui leur convient. » Renchérit-il, pour finir.

La situation socioéconomique du pays ne cesse de se détériorer. La gourde connaît une dépréciation spectaculaire par rapport au dollar ces derniers temps. Aujourd’hui on a besoin à peu près de 70 gourdes pour 1 dollar. Une situation qui pousse certaines personnes à investir les trottoirs pour essayer de gagner leur vie. Ce qui n’est pas toujours facile aux dires des marchands :

« Des fois on passe toute une journée sans rien vendre. Et qui pis est, si on se fait prendre, on est matraqué, jeté en prison et on perd nos marchandises. Nous n’aimons pas cette vie là, mais nous sommes obligés. Quand on voit les agents de la Police ou de la mairie, on se retire et après on revient. On a des taupes qui nous signalent leur présence. On se solidarise ! Il n’y a pas d’autres options pour l’instant,  on s’adapte en attendant que des marchés soient construits pour nous héberger  »

La construction de marchés publics, la principale revendication des marchands

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Crédit photo : Pierre André Laurent

Trouver un marché pour libérer les trottoirs, c’est tout ce que souhaitent les marchands. À en croire leurs déclarations à ce sujet. Paulette,  22 ans, mère d’un garçon de 3 ans,  qui vit non loin du commissariat de Croix-Des-Bouquets, nous en parle un peu : «  moi personnellement, je n’’aime pas installer mes marchandises dans la rue. Je sais pertinemment bien que ce n’e soit pas un bon endroit. Cependant, vu qu’’il n’’y a pas de marché public dans mon quartier,  je suis contrainte de recourir à l’’unique  possibilité  comme beaucoup d’’autres personnes, les trottoirs. J’ai un fils, il faut bien que je l’habille et que je paie son écolage à temps. Par-dessus tout, il faut que je prenne soin de moi  […] »

Cette revendication est la même pour tous. Ce qui montre qu’il y a là une réelle et urgente nécessité. Ce phénomène de marchands de trottoirs qui s’étend pratiquement dans toutes les villes, est très préoccupant.

La présence des marchands sur les trottoirs entrave non seulement la circulation, mais représente un sérieux danger pour eux même et aussi pour les piétons qui sont obligés de se bifurquer entre les voitures pour se frayer un chemin. Une situation qui, selon plus d’un, est inacceptable.

Johnny N. NÉGRIEL

JN Mondel AVRIL

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