[RIG LUXEMBOURG #2/7] LuxLeaks : révélateur d’une liberté de la presse délaissée

Selon Reporter Sans Frontières (RSF), le Luxembourg est “plus soucieux de dissuader la presse d’investiguer sur les pratiques d’évasion fiscale en cours dans le pays, que de protéger la liberté d’informer, dans l’intérêt du public”. Retour sur une liberté de la presse en demi-teinte.

L’affaire LuxLeaks s’est particulièrement distinguée par les procès du journaliste Edouard Perrin et des lanceurs d’alerte Raphaël Halet et Antoine Deltour, à l’origine du LuxLeaks. Une condamnation jugéeinjuste et insensée” par Fabien Grasser, rédacteur en chef du journal francophone Le Quotidien. “Au Luxembourg il y a une tendance à vouloir taire les scandales, dont le LuxLeaks. C’est un peu comme on fait table rase du passé, mais poursuivons quand même les lanceurs d’alerte. Et c’est à ce niveau là qu’il y a un problème, on revient toujours à la même question du statut des whistleblowers”, continue le journaliste.

Un statut incompris donc, à la source de nombreux débat. “C’est dans l’air du temps, on attribue ce titre un peu à tout le monde et à n’importe qui aujourd’hui. De tout temps la presse a eu besoin d’informateurs, mais en quoi un lanceur d’alerte est-il différent d’un informateur de presse ?”, s’interroge Fabien Grasser.  Au Luxembourg, le statut des sources n’est pas aussi bien protégé qu’en France, bien qu’il soit tout de même assuré par l’article 10 de la Constitution Européenne, garant de la liberté d’expression en Europe.

Pour Audrey Somnard, journaliste française expatriée au Luxembourg, il est “vraiment difficile [ de définir les lanceurs d’alerte ] car je pense que le statut, si il y en avait un, serait donc octroyé au terme d’un procès, ce qui est un peu aléatoire. Je veux dire c’est difficile d’aller révéler des faits/documents confidentiels en se fichant des conséquences, ou sans être sûr au préalable que cela soit dans l’intérêt général, l’exemple de Deltour est frappant, il a été reconnu comme lanceur d’alerte Et il a été condamné pour ça. Selon le tribunal ses intentions de divulguer cette information n’étaient pas pure à 100%, mais seulement à 99,999%.”

Fabien Grasser

Fabien Grasser, rédacteur en chef du Quotidien, journal francophone luxembourgeois (Crédit : D.R.)

“Il n’y a pas de sujets tabous”

Si l’ensemble des procès ont bénéficié d’une couverture médiatique très importante, on ne peut pas en dire autant de l’ensemble de l’affaire. En effet,  c’est en 2014 que le Luxembourg ouvre les yeux sur le LuxLeaks. La médiasphère s’est alors surtout concentré sur l’aspect factuel de l’histoire.  Ce n’est qu’en 2016, au moment des procès des lanceurs d’alerte que les médias commencent véritablement à se pencher sur le sujet. “Les procès ont été un élément déclencheur pour notre rédaction. A partir même de leur annonce, nous avons commencé à en faire une couverture très importante, voire même acharnée”, confie Fabien Grasser. Depuis ce jour, chaque rebondissement est couvert précieusement et les enquêtes se multiplient.

Un acharnement médiatique qui pour Roger Infalt, journaliste au Tageblatt reflète parfaitement la liberté de la presse du pays. “Il n’y a pas de sujets tabous. Même pas pour LuxLeaks. Nos journaux ont fait des pages entières à ce sujet. Notre gouvernement n’a pas de main mise sur le contenu de nos médias”, affirme-t-il. Une liberté de la presse qui ne fait pourtant l’unanimité.

La liberté de la presse en déclin

L’affaire LuxLeaks a permis de mettre la lumière sur une liberté de la presse luxembourgeoise limitée et sous contrôle. En effet, selon Fabien Grasser, “La liberté de la presse est devenue un combat permanent et ce partout dans le monde. Ici, il y a une certaine omerta au niveau du monde de la finance. Ce sont des sujets tabous. Le LuxLeaks est un sujet tabou”, reconnaissant par la même occasion avoir déjà subi des pressions du “gouvernement avare d’information

En dehors des pressions extérieures, les journalistes luxembourgeois se heurtent régulièrement à d’autres problèmes de taille. Les grandes institutions ne communiquent que très peu et souvent par le biais de leur communicant qui “prennent de plus en plus de place dans l’accès à l’information, avoue le rédacteur en chef de Le Quotidien, pour un accident de voiture, nous aurons simplement deux phrases de communiqué de la police, et c’est tout et c’est pour ainsi dire impossible de déjouer leur communication”, continue-t-il.
De plus de part la taille modeste du pays, les rédactions luxembourgeoises sont aussi confrontées à des problèmes de manque de personnel et de temps, rendant leur travail d’investigation d’autant plus difficile, surtout dans un pays où “les mondes politiques et financiers sont très proches mais très éloigné de la sphère médiatique”, toujours selon Fabien Grasser.

S’il est vrai que le LuxLeaks a laissé une entaille certaine dans la liberté de la presse luxembourgeoise, il s’agirait surtout d’un phénomène global de méfiance. Pour Fabien Grasser, “Au Luxembourg comme en France et aux Etats-Unis, les politiques notamment,  commencent à taper sur les journalistes, leur reprochant de la mauvaise foi dans leurs informations. Il commence à y avoir un vraie tendance à taper sur la presse, mais c’est pas nouveau. Après tout, le journaliste a toujours été un bouc émissaire idéal

Un phénomène mondial donc, que le Luxembourg n’a pas pu éviter, ce qui lui a valu plus de 10 places dans le classement de Reporters Sans Frontières.

Cassandra Rolland

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