Champ-de-Mars : Agora des temps modernes, une université populaire en plein air

Le Champs-de-Mars, la plus grande place publique de Port-au-Prince, est reconnu historiquement comme le théâtre de grandes manifestations et de soulèvements populaires. Mais c’est aussi un espace de rencontres, de débats, d’échanges intellectuels.

Tous les jours, des dizaines de gens, venant d’horizons divers, se réunissent aux airs du Champ-de-Mars, pour débattre des problèmes sociaux, politiques et économiques du pays. Au Champ-de-Mars, tout est sujet à débat. Et presque toutes les thématiques sont abordées. Cette pratique date de plusieurs décennies et suscitent encore beaucoup d’intérêt.

Les débats autoœur du Champ-de-Mars comportent toute une histoire. Cette pratique a traversé le temps et a marqué plusieurs générations. Ce qui a enrichi son histoire, et la rend encore plus passionnante.

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PARCOURS HISTORIQUE DES DÉBATS

L’histoire des débats au Champ-de-Mars est multifacétique. Chacun s’en approprie un pan et se la raconte à sa façon. Pour Robert GUERRIER, qui se présente comme l’un des initiateurs de ce mouvement ; les débats auraient débuté dans les années 90. Selon lui, les débats tirent leur origine dans des discussions de religions. « Les débats ont commencé ici, suite à une vague de prédications. Des chrétiens (protestants) sont venus régulièrement évangéliser les gens sur la place [….]. Et un jour, un certain Bob, un homme au tempérament sulfureux, s’y est opposé farouchement. Ainsi, une discussion est enclenchée […]. Voilà comment tout a commencé. »

Si pour Robert GUERRIER les débats ont été initiés au Champ-de-Mars dans les années 90, et sont issus des discussions sur les questions existentielles. Dieuseul, dit Ti Maksis (surnom qu’il obtient pour son attachement au marxisme), quant à lui, réfute cette hypothèse et remonte les origines des débats jusqu’aux années 1946, en les situant dans un contexte politique et social.

Selon Ti Maksis, les débats n’ont même pas débuté au Champ-de-Mars. Cette pratique de débats serait issue de l’idéologie marxiste et aurait pris naissance dans la mouvance du parti communiste haïtien.

Le fervent marxiste nous retrace le parcours historique des débats : « Certains pensent que les débats ont commencé ici, au Champ-de-Mars. Mais non. Cette pratique de débats a débuté à Bois Verna [un quartier de la région métropolitaine situé à quelques dizaines de mètres du Champ-de-Mars], dans des clubs littéraires. Puis ça passe de Bois Verna à LAKOU MOUZEN (situé non loin du Champ-de-Mars), et de LAKOU MOUZEN au Bicentenaire, avant d’atterrir au Champs-de-Mars. […]

À en croire Ti Maksis, les débats tirent leur origine des luttes des années 1946 contre la dictature féroce de Duvalier, et depuis cette pratique continue malgré les bouleversements, et les intimidations politiques dont elle fait souvent objet. Des intimidations qui n’ont pas cessé nonobstant les acquis démocratiques de 1987. Puisqu’à plusieurs occasions, en 2000 sous le régime LAVALAS, et plus récemment en 2015 sous l’administration MARTELLY, pour ne citer que ceux-là ; les débats ont été en proie à des menaces et des intimidations politiques. A souligné Ti Maksis.

Mais malgré tout, les débats ont survécu et continuent à être un espace de libre expression populaire, qui charrie les revendications du peuple, et reflète les problèmes socioéconomiques du pays. Ces débats symbolisent les luttes populaires et comportent des dimensions politiques et sociales très profondes.

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(Crédit photo : Garichard GUSTAVE)

 ENTRE DISCUSSIONS ACHARNÉES ET PARTAGE INTELLECTUEL, UNE UNIVERSITÉ SE CRÉE

Au Champ-de-Mars, les débats sont la plupart du temps très animés. Les différentes idéologies et les divergences politiques qui traversent les débats font montre d’une forme d’animosité. Souvent c’est dans une atmosphère de dispute que les débats se passent ordinairement. Tout le monde parle presque en même temps et défend sa position avec véhémence. Les idées et positions contradictoires s’affrontent. Une vraie scène de prise de gueule.

Mais au-delà de cette ambiance d’esclandre qui s’y dégage, un esprit de fraternité règne dans l’espace. Nonobstant les répliques acerbes et les petites injures, les débatteurs arrivent toujours à s’entendre. Ils discutent, mangent, boivent ensemble, et partagent leur avis sur pratiquement tout. Et ce sens de partage, de fraternité traduit l’esprit des débats aux airs du Champ-de-Mars. C’est un espace ouvert à tous, sans exclusion sociale. Tout le monde : professeurs, étudiants, intellectuels, illettrés se mêlent dans ce bassin d’humanité.

Cette dimension humaine qui traverse les débats n’est pas visible, si on observe de loin. Il faut être au cœur des débats pour voir la fraternité se manifester. Si non, on risque de se faire de fausses idées et d’avoir des préjugés par rapport à cette pratique de débats. Comme c’est le cas pour plus d’un.

Certains voient les débats comme une perte de temps.  « Pour moi, ces débats n’ont aucun sens. C’est un groupe de gens qui n’ont rien à faire et qui discutent pour tuer le temps […] » A lâché un observateur. Pour d’autres, c’est juste un moyen d’oublier les problèmes de la vie. « Avec tous ces problèmes socioéconomiques qui rongent le pays, si on ne trouve pas un subterfuge, on risque de perdre la tête […] » a martelé un autre observateur.

Si pour certains ces débats au Champ-de-Mars n’ont aucun sens. Pour d’autres observateurs, plus avisés, ils ont une grande dimension sociale et politique : «Ces débats incarnent des luttes de classes et reflètent les tensions politiques qui caractérisent le paysage social du pays […] » Pour eux, ces débats ont un vrai sens et ont leur place dans la société. Ils pensent que cette pratique devrait s’étendre sur toutes les places publiques du pays.

Au-delà des stéréotypes et des discussions que peuvent susciter ces débats, il y a toute une vitalité intellectuelle qui s’y dégage. Des professeurs d’universités, des étudiants, des intellectuels viennent partager leur savoir sur différents sujets : philosophie, politique, économie et autres. Et à travers ces échanges, des gens se forment et agrandissent leur champ de connaissance. Une véritable école en plein air.

Peu importe l’idée que l’on peut se faire de cette pratique de débats au Champ-de-Mars, il appert que ce brassage intellectuel ouvre la voie à des grandes réflexions philosophiques, socioéconomiques et politiques. Et cette pratique, qui dure depuis plusieurs décennies, a un fort potentiel et jette les bases pour une grande une université populaire (L’Université Libre d’État d’Haïti, comme on l’appelle habituellement). Reste que cette pratique soit mieux organisée et structurée.

 Cet article est proposé par le Carrefour  de écoles, un projet d’échange entre plusieurs écoles de journalisme qui vise à mettre en valeur les productions d’étudiants du monde entier.

 

RÉDACTION : Rodly SAINTINÉ

RÉVISÉ ET CORRIGÉ PAR : Frantz Kerby MATHIEU

ASSISTÉ DE : Claudy Henry SIMILIEN & Garrincha AUGUSTAVE

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