La nuit où la blague Trump a arrêté de nous faire rire

 

Dans la nuit du mardi 8 au mercredi 9 novembre se déroulaient les élections présidentielles aux Etats Unis. Nous sommes quatre étudiants en journalisme. On se réunit pour suivre cette nuit électorale. Au programme bière, Trump, pizza et désarroi. 

On est le 8 novembre 2016, ce soir on connaîtra le nouveau président des Etats-Unis d’Amérique. Enfin pas exactement ce soir, c’est en fait autour de 4h qu’on devrait savoir qui des deux candidats de cette élection controversée, aura remporté la Maison Blanche. Pour l’occasion, les chaines d’info en continu diffusent des éditions spéciales, de même pour Quotidien, qui propose de couvrir tout l’évènement sur TMC. Entre quatre potes, on s’est dit que cela serait une bonne excuse pour commander des pizzas et boire des bières en regardant ce qui s’annonce être une soirée historique mais sans surprise. La majorité des médias annoncent en effet Hillary Clinton gagnante, et, de notre œil de Français, il semble impossible qu’un businessman, ex-candidat de télé-réalité, ouvertement misogyne et rétrograde puisse incarner le futur du pays.

Si l’impopulaire Clinton n’est pas exempte d’affaires douteuses et de mauvaises décisions, il ne fait aucun doute : elle va gagner. Comme le mauvais scénario d’une comédie américaine, dont la fin aurait été bâclée, Donald J.Trump a réussi à se frayer un chemin jusqu’au duel final.  Le candidat républicain a été une bonne blague et comme toutes les meilleures blagues, celle-ci a une fin. En attendant le début de l’édition spéciale de Quotidien, on discute, on divague. On se dit, ricanant : « Ça serait drôle qu’au début des dépouillements Trump mène de peu, histoire de rajouter juste un peu de suspense, même si on sait qu’il va pas remporter l’élection ».  Après la conclusion dramatique de Forrest Gump sur TMC, le live de Quotidien se lance. Ouvertement pro-Clinton, ou plutôt anti-Trump, l’équipe sur le plateau est optimiste. Hillary Clinton mène les derniers sondages, ce soir elle deviendra la première femme présidente des Etats-Unis.

« Jusqu’ici tout va bien »  

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Sketch « You got Trumped » parodiant Donald Trump, diffusé pendant la nuit électorale de « Quotidien »

Les premiers invités de cette grande soirée de Live réalisée par l’équipe de Yann Barthès arrivent sur le plateau. Tous ne sont pas forcément férus de politique, mais ont, à un moment ou un autre de leur vie, eu un rapport avec les Etats-Unis. Des sportifs, des metteurs en scène… chacun y va de son point de vue, avec toujours des mots qui enfoncent Trump. Dans l’esprit de beaucoup, et du fait d’une parfaite orchestration médiatique, la victoire d’Hillary Clinton ne fait aucun doute. Les premiers résultats tombent vers minuit heure française. On ne parle pas encore des « swing states », ces Etats décisifs, mais c’est un début. Ainsi, Trump va creuser une petite avance d’entrée de jeu, remportant les élections en Indiana et au Kentucky (dix-neuf représentants à eux deux). Clinton devra se contenter du Vermont (trois représentants).

Le stress, l’excitation de l’événement… rien de tout ça n’est encore là. L’avance de Trump est considérée comme une blague par chacun d’entre nous. Certains se prêtent déjà au jeu des pronostics : et pourquoi pas une victoire de Clinton grâce aux tout derniers Etats dépouillés, en guise de pied-de-nez à Donald Trump ?

Ce n’est en tout cas pas cette avance de seize points qui nous inquiète. Le rythme d’utilisation du décapsuleur diminuera cependant au fil des minutes, l’excitation prenant le dessus sur la soif. Chacun d’entre nous se plonge dans le sujet avec plus ou moins de sérieux, et Twitter s’avère être notre ami. Les sources les plus fiables donnent leurs estimations. A l’instar de nous quatre, personne n’est inquiet sur Twitter. Il est alors minuit et demi, et TMC coupe une heure durant son grand live. L’occasion de regarder ce qu’il se passe ailleurs. FranceInfo et LCI proposent des débats, qui s’avèrent rapidement lassants, surtout à cette heure-là. I>Télé, toujours en grève, diffuse un reportage sur les djihadistes libyens. Enfin, BFM TV propose un live complet, mais là encore, nous nous lassons vite, car la chaîne ne parle pas de faits mais plus de suppositions. Exit la télé pour une heure. L’occasion pour nous de nous consacrer à Twitter, qui s’avèrera sans doute être l’outil de la soirée.

Le tournant inattendu 

Pour l’évènement, ce sont des sites américains comme Politico, le New-York Times ou Fox News que nous utiliserons en priorité pour être au courant des dernières tendances. La question principale, ce sont les « swing-states », on le sait, mais c’est plus particulièrement la Floride qui va cristalliser les attentes. Les résultats à ce stade de la soirée sont en faveur de Donald Trump mais on se rassure. On se dit que l’un des derniers résultats sera la Californie pour Clinton, avec plus de 50 grands électeurs dans sa poche. C’est donc toujours avec confiance que l’on voit une forte majorité se dégager pour le Républicain. Ce ne sont pas des surprises, aucun Etat réellement important n’est tombé. De notre côté, une certaine routine se met en place pour avoir les premiers résultats : cartes interactives en direct, avancement des dépouillements, nombre de grands électeurs par Etat, actualités twitter… Tout est pris en compte pour avoir une vue d’ensemble. Il semble alors logique de tout noter histoire d’avoir un coup d’avance sur ce que les médias diffusent.

Finalement, plus la soirée avance, plus on prend conscience de deux choses. En premier lieu, Trump conserve son avance sur Clinton, et les résultats en Floride qui tardent à arriver, seront déterminants. En second lieu, on se rend compte de gros écarts entre nos résultats et ceux des chaines d’information, plus particulièrement ceux de Quotidien, qui a repris. Alors évidemment, nous n’avons pas les résultats officiels et nous nous basons sur des tendances qui ne sont pas définitives. Mais on sent clairement que les présentateurs, les consultants et même les correspondants restent dans une optique anti-Trump avec un manque flagrant d’objectivité.

On ressent, tant au niveau de l’interprétation des résultats que des différents intervenants, que tout est fait pour présenter la vague Trump comme une bulle médiatique, une mauvaise plaisanterie. Seulement les heures passent et alors qu’il devient clair que le milliardaire va remporter la Floride et plusieurs swing-states, l’émission de Yann Barthès s’entête et ne parle même pas de ces tendances inquiétantes. Pire, il donne les résultats globaux en comptabilisant la Californie, démocrate, mais en occultant totalement les victoires de Trump dans ces « swing states », dont la Floride. On se trouve dans une situation où nous commençons à douter de nos résultats. Alors on recompte, on revérifie sur différentes sources mais tout nous mène à la même conclusion : il suffit de quelques grands électeurs de plus pour que Donald Trump devienne le 45e président des Etats-Unis d’Amérique. Alors que l’on pensait succomber à l’appel du sommeil assez tôt, l’atmosphère est à ce moment électrique. On passe de la bière au café et on publie sur twitter nos estimations qui donnent le milliardaire presque gagnant.

 

Qu’est ce qui se passe ? On se regarde, la face du monde est train de changer, quoi qu’il arrive cette élection est historique. L’ambiance sur le plateau de Yann Barthès devient pesante, il est presque 5h et la fatigue, l’incompréhension, s’installent. Le compteur annonce encore une avance d’Hillary. Les chiffres sont biaisés car pas actualisés, nous le savons, l’équipe sur le plateau aussi. La blague n’est plus marrante, elle devient réelle, Trump est en train de l’emporter. On prie pour que nos calculs soient faux : « et l’Idaho tu l’as compté ? Ouais mec… Putain fais chier ». Les regards se font vides, la colère fait son apparition d’autant plus que les partisans de Trump sont en transe au QG du milliardaire à Miami.

L’Arizona est tombée, onze électeurs de plus pour Trump. A quoi bon se faire plus de mal ? De toute évidence, Trump est le 45ème président des Etats-Unis. L’entrain de début de soirée laisse place au dégoût, le monde part à la dérive. On se dit que le sommeil saura nous apaiser, il est 6h00, cours d’anglais dans pas très longtemps, la vie doit reprendre son cours. On se couche des questions plein la tête. Il est 7h30, le réveil sonne. Nous n’osons pas regarder nos portables, les notifications des médias nous rappelleraient l’horreur qui s’est déroulée cette nuit. Gueule de bois, mais l’alcool n’est pas en cause. On essaie de détendre l’atmosphère et d’éviter d’en parler, mais l’actualité nous rattrape, on est obligé d’évoquer ce qui s’est passé. L’heure tourne, le train ne nous attendra pas. Le froid niçois, les bribes de dialogues de gens qui parlent de Trump rythment le trajet jusqu’à la gare. On entre dans le train, notre conscience nous oblige à voir ce que le gagnant des élections va dire lors de son discours d’investiture. On l’écoute plus ou moins, il crache sa logorrhée comme d’habitude.

Donald Trump , milliardaire, mégalo, misogyne, démago, raciste,  est le nouveau président des Etats-Unis d’Amérique.

Mohamed Benmaazouz

Arsène Chapuis

Roberto Garçon

Hugo Girard

 

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