[Interview] Mathieu Asselin : « Monsanto, c’est une histoire fascinante d’indignité »

Hier, à 16h30, l’espace Beaux livres du Festival de Mouans-Sartoux accueillait une exposition sur l’ouvrage Monsanto, une enquête photographique. Ce photoreportage mené pendant cinq ans par le franco-vénézuélien Mathieu Asselin est le résultat d’un lourd travail de recherche d’archives et de mise en image. Rencontre avec l’auteur de cette enquête photographique minutieuse sur le géant américain de l’agrochimie.

Comment est venue cette volonté de réaliser ce reportage sur Monsanto ?

C’est mon père qui m’a parlé du sujet il y a environ huit ans. Quand il m’a expliqué les actes de Monsanto, j’ai trouvé cette histoire fascinante d’indignité. Ce sont ces actes profondément injustes qui m’a poussé à m’intéresser cette histoire.

 

Comment qualifieriez-vous votre démarche ? Photoreportage ? Enquête ?

Les deux à la fois. C’est un travail documentaire, mais c’est surtout une enquête photographique.

 

Comment avez-vous construit votre ouvrage ?

J’aime bien travailler en construisant différentes structures pour former un squelette. Je fonctionne par morceaux, j’ai pris des photos et recueilli les informations dans des archives et grâce à des documentaires tout au long de mes cinq années de travail. Le documentaire de Marie-Monique Robin (Le Monde selon Monsanto, 2008, ndlr) m’a notamment beaucoup inspiré.

 

 

Durant ce travail de recherche d’informations, avez-vous contacté des journalistes, des enquêteurs ?

Oui, bien sûr. J’ai pu échanger quelques mails avec Marie-Monique Robin, mais je n’ai pas encore eu l’occasion de la rencontrer malheureusement. J’ai beaucoup fouillé dans les archives, les enquêtes et les documentaires qui ont été réalisés sur le sujet. J’ai aussi reçu l’aide de plusieurs associations citoyennes et activistes, comme les Vétérans de la guerre du Vietnam par exemple.

 

Avez-vous cherché à discuter avec des employés et des dirigeants de Monsanto ?

Jamais, ça ne m’intéresse pas. Les gens de Monsanto donnent toujours le même discours, très communiquant et très rôdé. Cela ne sert à rien. D’autant plus que c’est très compliqué de les avoir. Mais l’entreprise a tout de même un droit de parole dans le livre. J’ai rassemblé de nombreuses publicités de Monsanto, d’affiches de propagande qui ont été réalisées par l’entreprise depuis une cinquantaine d’années. J’avais une alerte Ebay « Monsanto », et chaque fois qu’une publicité sortait, je l’achetais.

 

Est-ce que vous imaginiez passer autant de temps sur cette enquête photographique ?

C’est vrai que je savais dès le départ que j’y passerai beaucoup de temps. Mais bon, j’imaginais rester sur le sujet pendant deux ou trois ans maximum. Au final, il m’a fallu cinq ans, mais ça ne m’a pas du tout dérangé. J’aime prendre le temps, bien faire les choses, fouiller le sujet, réaliser une vraie enquête de fond. Trouver les bons contacts, au Vietnam et aux Etats-Unis, ça m’a aussi pris pas mal de temps. J’ai aussi rencontré quelques impasses, où je passais plusieurs jours sans avancer sur l’enquête, sans réussir à trouver la bonne personne.

 

Comment avez-vous financé ce périple ?

La seule partie pour laquelle j’ai reçu des aides financières, c’est le reportage au Vietnam. Les producteurs bio de la Wood Prairie Farm (Etats-Unis) ont lancé un crowdfunding auprès de leurs clients, car ils étaient très intéressés par ma démarche. Ils m’ont dit : « si tu as besoin d’argent, pas de soucis, on va t’aider. Mais plutôt que de fournir l’argent directement par nous même, on va solliciter nos clients, pour qu’ils puissent prendre part à ton projet s’ils sont séduits par l’idée ». A part le Vietnam, j’ai tout financé par mes propres moyens, notamment grâce à mon travail de photographe freelance à New York. Même si je suis freelance, les missions que j’effectue pour des organismes à but non lucratif et pour des particuliers me permettent d’avoir un peu d’argent de côté pour réaliser ce genre de longues enquêtes.

 

Il y a des images très dures dans votre ouvrage, des clichés d’enfants avec des malformations terribles dues à l’agent orange largué par l’armée américaine pendant la guerre du Vietnam. Est-ce que cela n’a pas été trop difficile à photographier ? Etait-ce difficile de recevoir l’accord de la famille ?

En fait, je passais deux jours avec les familles avant de prendre les photos. Même si c’est très court, ça m’a permis de nouer un lien avec eux, d’obtenir leur confiance. Mais ça n’a pas du tout été compliqué d’obtenir leur accord pour les photos. Ils sont très accueillants et très ouverts.

 

Y a-t-il une rencontre qui vous a marqué plus que les autres ?

Tout le monde a son histoire. Il n’y a pas de « meilleure » ou de « pire » histoire. Bien sûr, ce n’est pas la même chose quand vous rencontrez des fermiers ruinés par Monsanto et des enfants touchés par l’agent orange, avec des malformations affreuses. Ce n’est pas la même dimension, mais chacune de ces histoires est un drame.

 

Les photos édifiantes de Mathieu Asselin (ici, un fœtus avec des malformations génétiques dues à l’agent orange) visent à sensibiliser la population sur les dangers liés à Monsanto. (Photo DR)

 

Vous avez aussi réussi à prendre des photos édifiantes de fœtus malformés, placés dans des bocals. Comment avez-vous réussi à faire ces photos ?

J’ai eu beaucoup de chance. Normalement, c’est très difficile d’avoir accès à ces foetus. Mais là, le laboratoire a été très ouvert, ils ont été très intéressés par ma démarche.

 

Vous avez débuté votre carrière en tant qu’assistant sur des tournages de cinéma. Le documentaire et l’enquête ont-ils toujours été vos objectifs ?

En effet, j’ai débuté en tant qu’assistant caméra sur des tournages à Caracas (Venezuela). J’ai arrêté l’école avant le bac, mais j’ai obtenu mon diplôme de photographe à Arles. Mes débuts sur les plateaux de tournages cinématographiques, je les ai effectués sur des documentaires en majorité. Bien sûr, il y a aussi eu d’autres types de films, mais j’ai toujours préféré les documentaires. Cette formation m’a permis d’apprendre à manier le matériel, les différents plans…

 

Vous avez récemment exposé aux Rencontres photographiques d’Arles. Avez-vous prévu d’autres expositions ?

J’ai beaucoup apprécié cette exposition à Arles, là où j’ai fait mes études de photographie. J’ai pu montrer mon travail, via des photos en très grand format. Et la visibilité, c’est le plus important dans ce projet. Il faut sensibiliser les gens à ce problème Monsanto. Concernant la suite, les photos seront visibles à Marseille à partir de fin octobre. Ensuite, je partirai faire un tour d’Europe pour donner encore plus de visibilité à l’enquête et présenter mon travail.

 

 

Cette année, votre ouvrage a été récompensé par le prix du Dummy Book Award, à Kessel (Allemagne). Que représente ce prix pour vous ?

Cela m’a évidemment fait plaisir. Le livre est aussi dans la liste pour le prix Aperture Portfolio, et j’ai reçu une mention spéciale aux Rencontres photographiques d’Arles, l’année dernière.

 

Quels sont vos prochains projets ?

J’aimerais continuer ce type d’enquête, où je peux prendre mon temps, mais sur d’autres sujets. J’aime ce format où je peux mixer les photos et les archives.

Propos recueillis par Guillaume Truillet

 

Le livre Monsanto, une enquête photographique de Mathieu Asselin, est actuellement disponible aux éditions Actes Sud. Aujourd’hui, de 16 à 17 heures, Mathieu Asselin participera à un entretien dans la salle 2 du cinéma La Strada, à Mouans-Sartoux.

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