[Interview] Patrick Chamoiseau : « On a besoin de lucioles pour avancer »

Présent au Festival du livre de Mouans-Sartoux en tant que coprésident, Patrick Chamoiseau décrypte ici son nouveau livre, Frères migrants.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire Frères migrants ?

C’était un soir où j’avais été invité par Jane Sautière et Hind Meddeb – femmes citées dans le récit. Là, on voyait ce que subissaient les migrants à la Porte de la Chapelle. Elles me disaient : « Regarde ce qu’on leur fait, on les matraque ! » C’était incroyable. Ce qui paraissait loin dans la Méditerranée commençait à apparaître à Paris et aux portes de tout le monde. Cela a déclenché en moi la nécessité de témoigner. Lorsque je suis devant des gens d’actions, je suis fasciné par ce qu’ils font. Lorsqu’elles me disent qu’elles ont besoin de la parole poétique, je me dis que c’est fou. Il faut que l’action ait besoin de cette approche poétique et ça m’a encouragé à écrire le livre.

Dans cet ouvrage, vous mêlez plusieurs genres littéraires. Quel intérêt cela apporte au récit ?

La première raison est que lorsqu’on est confronté aux grands défis qui sont les nôtres, il faut une contribution artistique esthétique et politique pour que les genres artistiques soient touchés et produisent une approche beaucoup plus sensible. L’autre élément est le fait que tous les grands défis sont multi-conventionnels. La poésie est alors le seul moyen de dépasser l’impossible. Actuellement, nous sommes en train d’essayer de le dépasser. Pour cela, il faudrait modifier toutes les ressources de l’aspect humain.

Le livre peut s’identifier de deux façons, une critique des pays développés ou un hommage aux migrants, quel est le point de vue le plus adapté ?

Non, ce n’est pas une critique contre les pays développés parce quand on voit ce qui se passe en Amérique Latine, entre le Mexique et les Etats-Unis, même en Chine où les gens sont interdits de vivre d’une certaine manière, le phénomène existe partout mais, à des degrés divers. Ce qui est spectaculaire, c’est comme l’Occident domine le monde et que c’est son appareil médiatique qui fournit les images du monde, ce phénomène directement confronté à l’Europe devient un phénomène mondialisé. On ne peut plus assigner des individus à un pays natal, à un territoire, à une langue, on doit laisser les individus déployés des expériences sur la totalité du globe. C’est un autre imaginaire et une autre politique donc cela concerne tout le monde.

Vous citez les lucioles de Pasolini. Que représentent-elles ?

Plusieurs choses. D’abord, les gens qui continuent d’avoir le réflexe humain d’accueillir et de porter secours. Ils sont des milliers à travers le monde. Les lucioles, ce sont aussi les migrants. Ceux qui ne restent pas cantonnés à leur pays natal, qui s’élancent vers le monde en prenant des risques. Ce choix annonce une transformation radicale des êtres humains et une nouvelle politique de mobilité.

Le dernier chapitre s’intitule « Déclaration de poètes », pourquoi avoir choisi ce thème pour clôturer le récit ?

C’est à l’origine une phrase du Mali qui m’a toujours marqué. Elle dit « Les chasseurs déclarent… les chasseurs déclarent », c’est quelque chose de magnifique où ils font presque des Droits de l’homme. J’ai toujours aimé cette formulation, cette copulation du chasseur qui essaie de porter un regard sur l’humanité. Les chasseurs étaient des castes très importantes, mais ils ne représentaient pas la totalité de la population. Aujourd’hui, on pourrait les identifier aux poètes. Les poètes sont les délaissés, les oubliés, les migrants dans l’organisation sociale. Il me paraissait important que ces non-reconnus puissent dire nous sommes là, nous existons et nous sommes capables de dégager une perspective là où personne n’en voit. C’était aussi pour montrer que lorsque j’écris une phrase ce sont des réminiscences qui me viennent, mais je me dis tu n’es pas tout seul. Derrière toi, il y a eu Césaire, Pasolini, De Glissant et plein d’autres. Il y en a eu avant et il y en aura après. Quand je dis « les poètes déclarent », c’est pour montrer le caractère collectif de toute expression artistique.

Qu’est-ce qui qualifie selon vous un bon festival littéraire ?

Je crois que c’est important qu’un festival puisse s’emparer des grands défis contemporains. Un festival qui se contenterait de demander aux écrivains de raconter leurs petites histoires, cela n’a pas de sens. Les grandes manifestations littéraires doivent confronter la parole littéraire à ces nécessités et ces urgences. Le Festival de Mouans-Sartoux le fait très bien, c’est toujours un plaisir de venir ici.

Le thème de cette année est « Aller à l’idéal », c’est aussi un peu le thème de votre livre. Pensez-vous, qu’un jour, on pourrait l’atteindre ?

Les situations idéales ne sont pas faites pour être atteintes, mais elles sont faites pour réveiller l’imagination et les désirs afin de mettre en place une autre politique. Ce n’est pas nécessaire de l’atteindre, mais c’est la boussole qui permet de trouver l’énergie de cheminer. Il faut se remettre en marche et, pour cela, les lucioles sont nécessaires parce que si l’horizon reste noir, on n’aura pas envie de marcher.  Si l’idéal se met à clignoter à l’horizon, on aura envie d’aller voir. Même si on ne l’atteint pas, on aura quand même cheminé.

Loris Biondi

 

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