Cannes et Bastia : anciennes gloires du football français

Il fut un temps où, la France n’avait jamais connu les joies d’être championne du monde de football. Une même époque où, la rencontre Cannes – Bastia animait la première division du championnat de France de football. Mais ce temps est révolu. Et samedi dernier, au stade Pierre de Coubertin, ce même duel faisait place à un choc du haut de tableau de la… 5ème division nationale, où deux entités du football français s’affrontaient dans un presque anonymat.

Ils étaient près de 1000 spectateurs à avoir acheté leur billet pour assister à cette rencontre historique. Néanmoins, l’histoire était mise de côté le temps de 90 minutes, laissant place aux enjeux sportifs. La rencontre a démarré sur un faux rythme où les équipes se sont évaluées dans un jeu saccadé par de nombreuses fautes à répétition. Cannes, plus incisif, a ouvert la marque sur un exploit personnel de Jean-Jacques Mandrichi à la 32ème minute de jeu, avant d’enfoncer le clou avant l’heure de jeu sur une reprise de Régis Kouakou, bien servi par Mandrichi. Maîtrisant la rencontre, les Dragons de l’ASC ont néanmoins fait l’erreur de reculer et de laisser le jeu aux Bastiais, qui ont su en profiter pour revenir au score sur deux coups de pied arrêtés par Manset sur pénalty (68e) et Benhaim sur un magnifique coup-franc en lucarne (74e). Mais au terme d’une fin de match explosive, l’homme du match Jean-Jacques Mandrichi a mis fin aux débats d’une sublime reprise de volée à la 88ème minute.

Au-delà de la rencontre sportive, Cannois et Bastiais ont notamment marqué un point d’ancrage à leur histoire commune. Celui du début d’une certaine renaissance face à un passé douloureux, explications.

Deux victimes du foot business

Tout a commencé lors de l’année 2011, date à laquelle Bastia et Cannes se sont affrontés pour la dernière fois, avant de voir leurs destins prendre deux chemins opposés. Alors que les deux clubs sont en National (3ème division), les Corses se voient être sacrés champions de France avec une promotion en Ligue 2 à la prime tandis que les Azuréens connaissent quant à eux une rétrogradation administrative malgré une belle cinquième place.

Grand club du championnat de France durant les années 90, il connaîtra de glorieuses saisons. Cannes terminera même 4ème de D1 en 1990, emmené par Luis Fernandez et un certain Zinédine Zidane, alors fraîchement sorti du centre de formation cannois.

Une relégation en CFA (4ème division, aujourd’hui nommée National 2) sera fatale à l’AS Cannes qui n’avait jusque-là jamais connu le monde amateur en 80 ans d’existence. Bataillant pour remonter en National pendant trois années, l’ASC a reçu un deuxième coup de massue par la DNCG (Direction Nationale du Contrôle de Gestion), le juge financier de la Ligue de Football Professionnel. Accusé d’enregistrer un déficit de plus de deux millions d’euros, le club des Dragons est une nouvelle fois rétrogradé administrativement.

Avec une chute en Division d’Honneur Régionale (7ème division), Cannes s’enfonce dans le monde amateur sans en oublier sa gloire passée. Ainsi, dans le but de retrouver cette réputation d’antan, les Rouges et Blancs ont entamé en 2015 une « remontada » après avoir été promus en DH (6ème division). Une renaissance prolongée en juin dernier avec une nouvelle promotion, cette fois-ci en National 3, signifiant un retour du club azuréen au sein des championnats nationaux ! Le club regarde donc le monde professionnel avec envie et s’en inspire, en témoigne le passage du président – Johan Micoud (ancienne gloire du club et de l’Équipe de France) – dans le vestiaire après le match du samedi 25 novembre, qui a chaleureusement félicité les joueurs après cette victoire.

Communion entre joueurs et supporters cannois après la victoire 3-2. (crédit photo: Bastien Blandin)

De son côté, les Corses ont connu un parcours tout autre avant de se retrouver à leur position actuelle, en Nationale 3. Lors de la saison 2011/2012, après avoir été champions de National et promus en Ligue 2 en 2011, le Sporting réitère la performance à l’échelon supérieur empochant sa deuxième Ligue 2 après celle de 1968. De retour en Ligue 1 après huit années dans les divisions inférieures, le SCB a connu quatre belles saisons, oscillant dans le milieu de tableau du championnat. Tout a basculé l’année dernière où les Bleus ont connu une saison catastrophique, ayant fait plus de bruits pour des affaires extra-sportives que sportives, et terminant derniers du championnat. La dégringolade du club s’est déroulée à petits feux la saison passée, amorcée par de nombreuses tensions. En témoigne les évènements du match SCB-OL, où joueurs lyonnais se sont alors battus contre supporters et salariés du club.

Mais à défaut d’être relégué en L2 et de rejoindre l’AC Ajaccio et le Gazélec d’Ajaccio, le club insulaire a connu une rétrogradation administrative en plus de sa relégation sportive. Ainsi, l’été 2017 du SC Bastia a été  mouvementé. L’avenir du club en suspens, les rumeurs l’envoyaient en National, puis en DHR avant d’imaginer sa disparition suite au dépôt de bilan de la direction. La ferveur corse a sauvé le club d’une disparition qui aurait causé la disparition d’un club vieux de 114 ans, un séisme dans le football français. Le SCB doit la vie sauve à des investisseurs corses ayant tenté l’aventure. Ce qui permet au club de se relancer en National 3, aux côtés de Cannes et de nombreux clubs corses comme le Bastia EF, L’île Rousse ou encore l’équipe réserve de son rival de toujours, l’AC Ajaccio.

Deux projets similaires de reconstruction

Bastia et Cannes ne sont pas les premières victimes du foot business où, sans moyens financiers suffisants, il est impossible de subsister. Les deux clubs viennent s’ajouter à une liste déjà très longue : Grenoble, Le Mans, Sedan, Strasbourg, Sète, Evian ou encore Arles-Avignon… Tous ont connu une rétrogradation administrative. Alors que certains ont totalement disparu du paysage footballistique, il est fréquent de voir les clubs revenir au plus haut niveau après une reconstruction en amateur. Le dernier cas en date n’est autre que le cas du RC Strasbourg, actuel 18ème de Ligue 1, qui avait connu en 2012 une rétrogradation en 5ème division suite à une liquidation judiciaire. Une remontée achevée pour le RCSA qui en a inspiré d’autres. Les prochains qui devraient suivre le mouvement ne sont autres que Grenoble (actuellement quatrième en 3ème division après être tombé en 5ème division) et Le Mans (actuellement premier de 4ème division après être tombé en 6ème division).

Des clubs sortant la tête de l’eau après de profonds déboires, l’AS Cannes et le SC Bastia comptent bien en être. L‘objectif est clair : retrouver, dans la mesure du possible, sa gloire d’antan. Et pour ce faire, les deux équipes présentent des effectifs assez similaires mixant bons joueurs de National 3, joueurs d’expérience et jeunes pousses du centre de formation.

Chez les Cannois, trois joueurs ont connu le football professionnel : Mickael Cerielo en Ligue 2 (Sedan, Châteauroux), Kenny Gillet en Angleterre (Barnet, 4ème division) et en Ecosse (Inverness, 2ème division) et enfin Jean-Jacques Mandrichi, la star de l’équipe qui a évolué en Ligue 1 (AC Ajaccio) et en Ligue 2 (AC Ajaccio, Nantes, Nîmes, Châteauroux, Grenoble, GFC Ajaccio). A ces cadres de l’effectif, s’ajoutent huit joueurs issus du centre de formation et de nombreux joueurs habitués des championnats semi-professionnels.

Concernant les Corses, leur récente relégation permet au club d’avoir un peu plus d’anciens professionnels dans son effectif : Maka Mary a joué en Ligue 1 (Bastia, Le Havre) et en Ligue 2 (Paris FC, Bastia) et Gary Coulibaly a évolué en Ligue 2 (Bastia, Istres, Monaco, Laval). Ajoutez à cela 3 joueurs ayant connus des parcours exceptionnels pour le niveau de National 3 : le capitaine Gilles Cioni comptabilise 95 matchs de Ligue 1 avec le SCB, alors que l’international bissaoguinéen Bocundji Ca peut se vanter d’avoir joué 96 matchs de L1 du côté de Nantes, Nancy et Reims, et plus de 130 matchs de Ligue 2 avec Reims, le Paris FC, Châteauroux et Tours. Mais la palme du parcours le plus spectaculaire de l’effectif bastiais revient au buteur Mathieu Manset, qui a évolué dans les championnats nationaux français, anglais, chinois, suisses, belges, bulgares et maltais… à seulement 28 ans ! Ces cinq joueurs complètent donc un groupe constitué à 75% de jeunes joueurs formés au club.

L’ex-joueur de Reading (Angleterre), Manset, s’apprêtant à tirer un pénalty. (crédit photo: Bastien Blandin)

Les deux effectifs ont donc beaucoup de similitudes, permettant de se positionner parmi les meilleures équipes de leur groupe de National 3. Néanmoins, le parcours est encore long pour être promu puisqu’il faudra terminer premier du groupe, les deux clubs vont donc se concurrencer fortement durant quelques saisons. En cas de montée de l’un de ces deux clubs en National 2, l’autre se verra délaissé de son acolyte historique. Il est donc possible de voir un club s’en sortir bien plus rapidement que l’autre. Le profil bastiais semble être favori pour une montée, s’appuyant sur des résultats très prometteurs (ils étaient invaincus cette saison avant le déplacement à Cannes la semaine passée) et sur une ferveur sans égal à ce niveau avec près de 100 supporters samedi à Cannes. Preuve que toute une ville est derrière ce projet, ce qui rappelle fortement l’histoire du RC Strasbourg qui doit principalement son renouveau à ses supporters.

La route est donc encore très longue pour ces deux entités, qui on l’espère, retrouveront leur place au plus vite. Et cela continuera dès le week-end prochain pour Cannois et Bastiais qui affronteront respectivement Avignon et Endoume, l’actuel leader.

Bastien Blandin

 

 

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