Jennifer Roustan : « Le handisport ne parle pas aux gens »

Les mentalités évoluent guère. Handicapée de naissance à la suite de complications qui l’obligent à se déplacer en fauteuil, Jennifer Roustan est une sportive déterminée. Licenciée au Cavigal de Nice, elle pratique le handibasket, un handisport dérivé du basket-ball. Sans langue de bois, elle pose ses mots sur les maux d’une société qui n’accepte encore que peu la possibilité d’épanouissement pour les sportifs non-valides.

Jennifer Roustan, 26 ans, est une sportive aguerrie mais désabusée. Licenciée au club de handibasket d’Antibes depuis tout petite, et récemment transférée au Cavigal de Nice, cette supportrice invétérée des Sharks d’Antibes tente de faire évoluer les mentalités des « valides » qui considèrent encore trop souvent le handisport comme une pratique mineure pour des personnes « différentes ». « Le handibasket est un sport comme il en existe des centaines, commence-t-elle. Proche du basket-ball, il n’en reste pas moins légèrement plus technique, je pense. » Parce que Jennifer Roustan ne connait que trop bien cette pratique : « Je suis une passionnée ! Une passionnée de basket et de handibasket. Ces disciplines sont, en quelque sorte, mon poumon. » Un poumon qui s’affaiblit parfois lorsqu’elle croise les paroles de personnes un brin maladroites. « Très souvent, des gens me disent Tu fais du handisport, mais pas en compétition. Le handisport ne parle pas aux gens. Les personnes sont peut-être fermées culturellement ou en manque d’éducation. »

Légende : « Jennifer Roustan, handibasketteuse déterminée » (crédit : D.R.)

Un jour, alors que le club qu’elle supporte, les Sharks d’Antibes, organise un petit tournoi amical entre joueurs professionnels et supporters, Jennifer ne peut y participer : « C’est normal, j’étais en fauteuil, c’était compliqué. » Le club lui propose alors de réaliser quelques paniers à la mi-temps. « J’étais ravie, sourit-elle. Mais les gens m’ont regardée comme si j’étais une bête de foire qui faisait des tours de magie ! Ils sont fous ! Puis, quand j’ai terminé, on m’a demandé comment est-ce que je faisais pour arriver à mettre des paniers ! J’ai répondu que je faisais du basket, du handibasket plus précisément, mais que j’étais une vraie sportive, en somme ! »

Pour bon nombre de personnes, faire du sport en étant sur un fauteuil n’est encore pas possible. « Il y a encore trop d’aprioris. Combien de fois ai-je entendu Pourquoi les handicapés font-ils du sport ? Comment y arrivent-ils ? ”. On n’est pas là à se faire plaindre, mais les mentalités ne sont pas géniales. »

Une médiatisation inexistante

Pour tenter de comprendre les mentalités, la question de la médiatisation du handisport s’impose. « A part les Jeux olympiques, tous les quatre ans donc, le handisport n’est pas médiatisé. » Alors que le basket valide est encore trop peu accessible à la télévision – seules deux chaînes en retransmettent en France pour plus de 516 000 licenciés – le handibasket, lui, est porté disparu. « Si, j’en ai trouvé, s’exclame Jennifer ! Il y a quelques semaines, sur un canal au fin fond des entrailles d’un bouquet de chaînes, à 3h du matin ! » Et de s’interroger : « Comment tu veux regarder, sérieusement ? » A la différence de la France, le handisport trouve pourtant sa place dans d’autres contrées. « Le mari d’une amie est Algérien et joue pour l’équipe handibasket d’Algérie. Là-bas, il est considéré comme un Dieu ! En France, nous sommes tous des inconnus voire des fantômes, même les meilleurs. Malheureusement, c’est la loi de l’offre et de la demande qui l’emporte… »

Le 13 septembre dernier, à Lima au Pérou, la France a officiellement été désignée comme pays hôte des Jeux olympiques 2024. « C’est une bonne nouvelle, reprend Jennifer Roustan. Parce qu’avec ces J.O., les Jeux paralympiques sont également prévus. Et d’ici à 2024, nous avons largement le temps de sensibiliser les gens et, plus précisément, les générations de demain. »

Une sensibilisation bien présente

En matière de sensibilisation, Jennifer Roustan et ses coéquipières des « Niss’Angels » du Cavigal de Nice ne ménagent pas leurs efforts. Dans les écoles primaires comme à l’université de Nice-Sophia-Antipolis, les sportives tentent d’inculquer des valeurs fondamentales à la compréhension du handisport. « Les enfants, au début, posent vraiment des questions bizarres, naïves, du genre comment tu fais pour dormir ? ou comment les aveugles peuvent conduire ?”. Mais, au fil de la journée, ils changent et commencent à prendre conscience. Et il est là notre rôle ! » Mais ce qui chagrine le plus Jennifer, c’est la réaction que peuvent avoir des étudiants de son âge : « Certains disent ils font du sport comme les autres, on les adore, ils ne se focalisent pas sur le handicap. Mais d’autres disent c’est dingue !, mais pourquoi le serait-ce ? Les gens font du sport, ils s’entraînent. Pour moi, c’est exactement la même chose ».

A l’occasion de ces moments de sensibilisation, les handibasketteuses proposent également aux valides de prendre place sur un fauteuil et d’essayer. Malgré certaines réticences de personnes trouvant la discipline trop difficile, Jennifer Roustan et ses copines argumentent : « C’est normal de trouver ça difficile ! Une personne qui pratique le football, demain on la met au taekwondo, elle va trouver ça difficile ! Mais à force d’entraînement, ça l’est moins ».

Lorsque ce n’est pas sur les bancs des écoles, les handibasketteuses niçoises tentent d’avertir le grand public à travers des démonstrations, des levées de rideau. « Parfois, nous jouons une rencontre avant celle des professionnelles du Cavigal qui jouent en première division française. Les gens viennent, mais ça leur fait passer le temps. Ils nous regardent avec un sandwich à la main… »

Malgré des acquis sociaux de plus en plus importants – obligations légales d’accessibilité pour les personnes à mobilité réduite dans des bâtiments publics, etc. – les handicapés pratiquant une activité sportive ne sont pas assez mis en valeur. Avec l’arrivée de la manifestation d’envergure qu’est Paris 2024, c’est un espoir qui refait surface. Un espoir de reconnaissance pour des athlètes qui s’entraînent comme des valides. Pour que le handisport parle enfin aux gens.

Romain Hugues