Société ubérisée, travailleurs précarisés

Avec l’essor du numérique, de nombreuses start-up proposant des services aux particuliers se sont développées ces dernières années. Uber, Deliveroo, Foodora… toutes rencontrent un succès indiscutable, pourtant les chauffeurs et coursiers haussent le ton. Pour beaucoup, c’est la désillusion.

Au volant de sa Citroën noire, Nicolas suit attentivement l’itinéraire qui s’affiche sur son smartphone. Chauffeur depuis un an pour la plateforme Uber, l’homme de 33 ans se livre facilement sur sa vie professionnelle à ses clients. Cette activité de transport, il la fait en complément de son véritable travail, dans le domaine de la cuisine. Mais à la fin du mois, Nicolas arrêtera. « Tous ceux qui ont travaillé chez Uber ont soit perdu leur femme, soit sont en dépression… » Une phrase choc, qui reflète une triste réalité sur le géant américain Uber, et sur d’autres start-up du même modèle.

Une instabilité permanente

Quand on est chauffeur Uber, on est libre de choisir quand travailler et sur quel secteur géographique. Un concept qui attire beaucoup de gens. Cependant, le prix de la course est fixé par l’entreprise et est extrêmement variable en fonction de la période. « On peut tomber sur un bon mois et faire beaucoup d’argent en travaillant peu, mais parfois c’est catastrophique », explique Nicolas. Catastrophique, cette semaine l’a été pour les chauffeurs Uber du sud de la France. Il y a moins de courses et les prix ont été réduits pour appâter plus de clients, en période « hivernale ». Une situation compliquée pour les chauffeurs, qui peuvent difficilement faire des projets d’avenir, puisqu’ils ne savent pas combien ils gagneront à la fin du mois. Nicolas, lui, loue une Citroën C5 correspondant aux critères de véhicule fixés par Uber. Au total, sa location et son entretien lui reviennent à 900 euros par mois. La plateforme Uber lui prélève aussi une commission de 25%, sur chaque course. « On est taxés de tous les côtés. On a une belle somme, et à la fin on n’a plus rien », se lamente-t-il.

Des heures qui ne sont plus comptées

Pour faire le plus gros chiffre possible, de nombreux chauffeurs ne comptent pas leurs heures. C’est le cas de Nicolas, qui travaille parfois plus de 12 heures d’affilée. « J’ai déjà failli foutre en l’air des clients, et moi avec, tellement je ne dormais pas et j’en voulais encore plus. L’année dernière, Uber nous envoyait des messages pour nous demander si on était sûrs de vouloir se déconnecter parce que c’était là où il fallait se faire le plus d’argent », se souvient-il. Les conditions de travail n’ont pas de quoi être enviées, d’autant plus qu’en rendant accessibles à tout le monde les chauffeurs privés, la multinationale américaine a transformé un service de luxe en un service bon marché. « Des gens qui ont vomi dans ma voiture ou qui étaient au bord du coma éthylique, je ne les compte même plus » affirme Nicolas. « Je pensais que j’avais trouvé le bon filon. Au début j’étais tout content mais au final c’est catastrophique, c’est la désillusion, je suis redescendu sur terre. Ils nous vendent du rêve… », ajoute-t-il.

Malheureusement il n’y a pas que les salariés d’Uber qui se plaignent de leurs conditions de travail. Ces dernières années, la France a vu émerger dans ses grandes villes des start-up de livraison de nourriture à vélo comme Deliveroo, Foodora, ou encore Take Eat Easy. Rémunération en baisse, faible protection sociale… les coursiers sont en colère et ils le font savoir.

Un statut d’autoentrepreneur contraignant

Alexandre Fricou, 44 ans, est coursier à Nantes depuis janvier 2016. Il y a un an, il se lie avec d’autres coursiers de la région pour créer « Les bikers nantais », une association qui a pour but de défendre leurs intérêts. « Sur ces plateformes on passe systématiquement par le statut d’autoentrepreneur. On est des pseudo chefs d’entreprise, ça veut dire qu’on doit payer des cotisations sociales qui sont de 5 à 25%. On n’a pas de protection sociale véritable, on est quand même protégés par la sécurité sociale, mais par exemple, on n’a pas d’arrêt maladie. » Ces plateformes de livraison à vélo attirent beaucoup les jeunes, qui veulent gagner de l’argent en parallèle de leurs études. C’est le cas de Mathieu Obringer, 18 ans, qui a travaillé pour Fetch à Nancy, pendant un an. « Ils nous présentent ça comme « tu es étudiant donc c’est bien. Si un soir tu préfères réviser ou tu préfères sortir, tu peux programmer… » mais c’est une arnaque. Déjà parce qu’ils se font de l’argent sur notre dos en retirant les assurances (c’est dangereux Nancy à vélo parfois, surtout quand tu dois aller vite pour des livraisons). Alors on est obligé de souscrire à une assurance spéciale, c’est assez cher et c’est compliqué administrativement. »

Des rémunérations en baisse

Lorsqu’Alexandre Fricou a débuté chez Deliveroo, il pouvait facilement se faire un chiffre d’affaires de 1600 à 2000 euros par mois, en gagnant 7.50 euros de l’heure, 2 euros par course et les bonus pluie et week-end. « Petit à petit, ils ont raboté. On avait de moins en moins de bonus pluie et week-end, jusqu’à ce qu’ils les enlèvent. » En août dernier, Deliveroo a drastiquement revu ses rémunérations à la baisse. C’est désormais 5 euros par heure que gagneront les livreurs. Selon Alexandre Fricou, cette mesure représenterait une perte d’environ 400 euros par mois de chiffre d’affaires, pour 35 heures de travail. C’en est trop pour le coursier nantais. « Je suis parti chez Foodora. Le salaire était le même que chez Deliveroo au début, mais sans les bonus. » Au moins, la plateforme a jusqu’à maintenant maintenu sa rémunération. Malgré ce changement, le président des Bikers nantais ne peut plus vivre uniquement de cette activité, il est à la recherche d’un autre emploi.

Manifestation des livreurs Deliveroo contre la baisse de leurs rémunérations, en août dernier / Crédits : Europe1

La contre-attaque des Bikers

En août dernier, lorsque la plateforme Deliveroo a annoncé sa baisse de rémunération, les Bikers nantais ont fait bugger l’application pour montrer leur mécontentement. « Il faut essayer de leur faire mal, je suis pour aller vers des actions très fortes », affirme Alexandre Fricou, déterminé. Mais le président des Bikers nantais rencontre des difficultés à motiver les coursiers. Ils n’ont pas de locaux où se retrouver et échanger. Et le mouvement est perpétuel au sein des plateformes, il y a sans arrêt de nouveaux coursiers. Pour représenter leurs livreurs, « Deliveroo repère des coursiers qui leur sont favorables », explique Alexandre Fricou.

Des alternatives à l’ubérisation

Pour faire face aux grandes plateformes, des alternatives plus éthiques se développent localement. A Bordeaux, quatre coursiers se sont rassemblés il y a un mois, pour créer leur propre entreprise de livraison à vélo « Coursiers Bordelais ». Théo Meltz, 23 ans, est l’un des fondateurs. Avec ses collègues, il a pour objectif d’obtenir le statut de SCIC (sociétés coopératives d’intérêt collectif), dans laquelle les coursiers salariés pourront faire pleinement partie de l’entreprise. La jeune société a un partenariat avec Applicolis, une application créée spécialement pour les coursiers, qui pourront choisir eux-mêmes leurs courses et auront plus de liberté. « Il faut qu’on atteigne la rentabilité et dès qu’on pourra, l’idée c’est de faire profiter un maximum de coursiers pour essayer de les sortir de la précarité », explique Théo Meltz, plein d’ambition. Et c’est un souhait qui commence à se réaliser puisque Coursiers Bordelais reçoit des demandes, sans même avoir commencé à démarcher. Avec ces alternatives qui fleurissent un peu partout en France, l’ubérisation risque d’être dépassée.

Elise PONTOIZEAU