Jérusalem, tiraillé entre deux oreilles sourdes

11 personnes ont été tuées depuis l’annonce de Donald Trump le 6 décembre déclarant Jérusalem capitale d’Israël. Dan Tayar est soldat dans l’armée de défense israélienne et Bara Jabari est un comptable palestinien. Tous les deux voient cette décision sous un angle très différent.

Sharif Al-Abed Shalash, un Palestinien de 28 ans, est mort samedi 23 décembre, après avoir été visé six jours plus tôt par un tir israélien lors d’une manifestation contre la reconnaissance par les Etats-Unis de Jérusalem comme capitale d’Israël. Le territoire est sous tension depuis la décision unilatérale de Trump de mettre à terme des décennies de diplomatie américaine et internationale, en reconnaissant Jérusalem comme capitale d’Israël. Même si jeudi, l’ONU a condamné à une large majorité la décision du président américain, avec 128 voix contre 193, les territoires palestiniens sont occupés par des heurts quasi-quotidiens. Il y a une dizaine d’arrestations déjà. Depuis le 6 décembre, deux Palestiniens ont été tués lors des frappes israéliennes en représailles à des tirs de roquette depuis la bande de Gaza. Puis les neuf autres ont trouvé la mort dans cette enclave ou en Cisjordanie occupée, dans des affrontements avec les forces israéliennes.

Un ressenti différent de l’occupation militaire

Pour Dan Tayar, 21 ans et soldat dans l’unité de Tsahal, l’armée de défense israélienne, ces deux semaines ont été dures : « J’ai été mobilisé pour contenir les manifestations contre la décision de Trump, je sortais de 2 semaines d’entraînement d’hiver intensif sur le terrain, je devais sortir à la maison pour le week-end et on a été mobilisés à la dernière minute. Pour nous, les soldats, c’est difficile car cela nous donne beaucoup plus de travail dans les territoires et aux frontières et surtout moins de temps chez nous. »

Bara Jabari, lui, a 24 ans, est palestinien et comptable à Hebron. Il a beaucoup de famille à Jérusalem-Est et ne voit pas l’occupation militaire du même œil. « C’est une mauvaise, très mauvaise décision, qui pourrait vraiment foutre la m****. Mais je ne pense pas que le statu quo des Palestiniens étaient déjà acceptable, loin de là. Vivre sous occupation militaire violente et humiliante est une situation intenable. »

 

dan tayar israel militaire drapeau

Dan Tayar dans son uniforme du Tsahal (crédit Facebook)

Deux visions de la paix

Alors que lundi le Premier ministre Netanyahu déclarait au journal Times of Israel qu’il « ne [cherchera] aucun traité de paix avec les palestiniens », et vendredi que l’ONU est « une maison de mensonge », Dan Tayar partage la vision de son chef du gouvernement : « Je ne pense pas que cela soit nécessaire pour la paix mais nous, Israéliens, savons depuis toujours que Jérusalem est la capitale de l’Etat juif et que cela soit reconnu mondialement est une bonne chose. » Alors que Bara Jabari prône une solution un peu trop utopiste pour deux pays qui ne s’écoutent même pas : « La seule solution que je vois, c’est un seul Etat avec des droits égaux et la citoyenneté au même stade pour les Palestiniens et les Israéliens. Plus d’apartheid retranché, c’est la seule solution possible. » Malgré les convergences de points de vue pacifistes et de dialogue, Bara ne fait plus confiance aux institutions internationales. « Il faut savoir que Jérusalem-Est est considéré depuis longtemps comme un territoire occupé devant les lois internationales. Les Palestiniens ne comptent plus vraiment sur l’aide de l’ONU ou de l’Europe. »

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Bara Jabari pose devant un graffiti « Palestinia for smart people » (crédit Facebook)

Un symbole touché en plein cœur

Même si la situation des Palestiniens était déjà préoccupante, la décision de Trump est un véritable affront à leur culture et à l’identité palestinienne mais aussi à l’humanité pour Bara : « La décision de Trump est une claque énorme pour les Palestiniens, les chrétiens et les musulmans, mais aussi pour chaque personne qui supporte les lois internationales et qui est opposée au colonialisme que les Israéliens imposent aux Palestiniens depuis 50 ans. »  Même en étant au cœur du conflit, Bara prend du recul sur la situation en mettant sa religion de côté : « Jérusalem est l’un de ces rares endroits qui combinent une histoire antique avec une ville moderne active, et il est certain que les différences religieuses ne sont pas la source du problème. Le conflit n’est qu’à la base une bataille d’aménagement de territoire. »

Bara et Dan sont le symbole de deux partis qui ne s’écoutent et ne se comprennent pas, impliqués dans un conflit violent sans réel sens. Tous les deux ont à peine 20 ans, et leur vie est partiellement destinée par cette vieille querelle qui ne les concerne pas.

Parissa Javanshir