Kevin Jeffries : « Les statistiques constituent un autre regard sur le sport »

À l’heure du développement technologique dans le monde du sport, les statistiques ont toute leur place. Des entreprises en ont profité pour s’intéresser de plus près à ce milieu, à commencer par Opta, référence mondiale en la matière. Nous avons pu rencontrer Kevin Jeffries, ancien journaliste sportif désormais statisticien pour la branche française de l’entreprise fondée en 1996.

Qu’est-ce que l’Opta ?

Opta Jean est un compte Twitter, c’est en quelque sorte la vitrine de ce que la branche française d’Opta réalise. Il y a un compte Twitter par pays ou presque (OptaJoe, OptaPaolo, OptaFranz, OptaJose etc.). Opta est une agence de statistiques qui appartient désormais à Perform, une entreprise média et de contenus digitaux qui possède plus de 850 clients à travers le monde et couvre une petite quarantaine de sports. Opta est quant à lui le leader mondial des données sportives, présent dans 40 pays.

Quels sont les clients d’une entreprise comme la vôtre ?

Tous les grands médias et clubs sportifs sont clients d’Opta. Ça va de Manchester City au Paris Saint-Germain, en passant par TF1, L’Equipe, SFR Sport, beIN SPORTS ou la Fédération Française de Football. On travaille aussi beaucoup avec de nombreux clubs de Ligue 1 (chaque branche d’Opta s’occupe des clients de son pays). Les contrats diffèrent cependant. Pour certains, ce sera des données « pro », qui peuvent concerner les adversaires, données de match ou autres. Pour les autres, ce sera davantage sous une forme éditoriale, ce qu’on appelle des « facts » (faits en français, ndlr), à l’instar de ce qu’on propose sur Twitter. Ça leur permet d’agrémenter leurs articles, réseaux sociaux ou programmes de match.

Combien de matchs couvrez-vous par semaine ? Et quel est votre dispositif pour chacun ?

En France, la branche éditoriale couvre tous les matches de Ligue 1, ainsi que la majorité des rencontres des clubs français en Coupes d’Europe, plusieurs affiches de Coupe de la Ligue et de Coupe de France à chaque tour, sans oublier toutes les rencontres de l’équipe de France. On peut être amené à couvrir d’autres compétitions en fonction des clients, comme on a pu le faire cette année avec la Coupe d’Afrique des Nations. En d’autres termes, on couvre entre 10 et 15 matchs par semaine. Pour l’analyse, c’est assez simple : chaque analyste est « responsable » d’un club et le suivra tout au long de la saison. De fait, il y a deux analystes par rencontre, qui rentrent manuellement dans notre base de données tous les événements d’une rencontre (passes, duels, tirs, centres, fautes etc…), un travail titanesque. Ce sont de vraies machines. Un troisième est par ailleurs présent pour s’assurer qu’ils ne manquent aucun événement ou pour en corriger, comme un superviseur.

Opta Ecran

Les analystes chez Opta doivent avoir les yeux rivés sur leurs écrans (© optasports.com)

« Les statistiques constituent un autre regard sur le sport qui peut être bénéfique »

On parle de plus en plus de Data Révolution. Le sport n’y échappe pas on imagine ?

Je pense que la Data Revolution a commencé il y a bien longtemps, il y a une dizaine d’années. Que ce soit en Angleterre ou aux Etats-Unis, les statistiques ont toujours intéressé les observateurs, mais le phénomène a réellement explosé avec le MoneyBall, ou comment Billy Beane (ancien entraîneur de l’équipe de baseball d’Oakland, aux Etats-Unis, ndlr) a révolutionné la MLB en recrutant des joueurs compétitifs avec un petit budget, en s’appuyant sur les statistiques. Les résultats ont été tels qu’ils ont donné des idées aux autres sports et ont fini par traverser l’Atlantique. Aujourd’hui, tous les clubs de première division de football en Angleterre ont des statisticiens. Comme souvent, et malheureusement, l’Hexagone est en retard, mais ça tend à se développer et c’est une bonne chose, car les statistiques constituent un autre regard sur le sport qui peut être particulièrement bénéfique. Tout dépend du contexte et de son utilisation.

Pensez-vous que le grand public puisse se lasser de ces stats, à force de les écouter à chaque match, de les voir dans chaque article ?

Les statistiques ne sont aucunement parole d’évangile. Dans un sport comme le football, ou l’instinct n’est pas mesurable, tout comme « l’intelligence de jeu » des joueurs, beaucoup d’éléments entrent en compte. D’où l’importance de garder un certain recul, et surtout de contextualiser. Si on dit qu’un joueur de football a réussi 98% de ses passes, ça peut sembler énorme, mais si celles-ci sont constamment vers l’arrière et ne présentent aucun risque, la statistique n’a que très peu d’intérêt. Il faut savoir les utiliser à bon escient, repérer celles qui ont un réel intérêt, au risque, sinon, de noyer les spectateurs. Encore une fois, elles permettent d’analyser d’une autre manière les rencontres, d’apporter une plus-value indéniable, mais ne se suffisent pas à elles-mêmes.

Sky Sports Data

Les statistiques prennent de plus en plus de place dans le monde du journalisme sportif (© Capture d’écran Sky Sports)

Qu’apportent-elles en plus pour le téléspectateur alors ?

Un autre regard. Des données qui sont invisibles à l’œil nu. Elles permettent de confirmer ou d’infirmer certaines idées qu’on a pu se faire. Surtout, elles sont factuelles. Les journalistes s’en servent pour compléter leur papier et appuyer leurs propos. Les clubs peuvent s’en servir pour analyser leurs performances, observer différemment leurs adversaires ou pour le recrutement. L’œil prédomine, les statistiques accompagnent.

Quels sont les principaux changements à prévoir dans le monde du sport pour les années à venir ?

Selon moi, on tend à une multiplication des statistiques dans les médias et surtout dans les clubs, où elles sont parfois encore incomprises. D’ici quelques années, la plupart des grands clubs français auront un statisticien. J’espère simplement qu’elles ne seront pas dénaturées car utilisées à l’excès ou mal utilisées. J’espère surtout, qu’elles n’empiéteront pas sur le spectacle qu’est le football, qu’elles resteront un outil d’analyse complémentaire à celui de l’Homme. Je n’ai aucune envie d’avoir un phénomène similaire au cyclisme où, avec leurs oreillettes, les coureurs sont au courant de tout : leur performance, celles de leurs adversaires, et ce en temps réel. Le côté spectacle du sport est alors forcément atteint.

Propos recueillis par Hugo Girard

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