Féminisme : Quelle place pour les hommes ?

L’affaire Weinstein, qui a révélé au grand jour de nombreux cas d’agressions et de harcèlement sexuel dans le monde du cinéma, a notamment relancé le débat sur une question qui agite depuis longtemps les sphères féministes : faut-il intégrer les hommes dans le combat pour l’égalité des sexes ?

Chacun a forcément entendu parler du hashtag #balancetonporc, qui a connu début octobre un immense – et malheureux – succès sur le réseau social Twitter. Avec des milliers de tweets, #balancetonporc a recueilli les témoignages de femmes agressées ou harcelées sexuellement, dans le domaine public ou privé. Le hashtag, apparu en réaction à l’affaire Weinstein, n’a cependant pas été le seul à faire le buzz sur le réseau social : quelques jours après, #balancetatruie a été lancé dans le but de recueillir à son tour la parole d’hommes témoignant s’être fait agresser sexuellement.

Mi-octobre, la Une du journal Le Parisien fait également parler d’elle : 16 hommes, tous des personnalités politiques, sportives ou artistiques, sont représentés en pleine page, et expriment leur solidarité envers les femmes victimes de harcèlement ou d’agressions sexuelles. Ces deux actualités n’ont pas fait l’unanimité au sein des mouvements féministes : dans les deux cas, il a été reproché de voler la parole des principales concernées, et de mettre plutôt en avant celle des hommes. Une polémique qui relance la discussion sur la pertinence de l’inclusion des hommes dans la lutte pour l’égalité des sexes.

« Messieurs, l’égalité hommes-femmes ne se fera pas sans vous »

Pour le magazine en ligne Madmoizelle, qui produit régulièrement du contenu féministe, les hommes ne peuvent pas être exclus de ce combat. Le site publie ainsi en septembre 2015 un article intitulé « Messieurs, l’égalité hommes-femmes ne se fera pas sans vous », dans lequel l’auteure explique que les hommes ont tout autant besoin du féminisme que les femmes, « pour se défaire eux-aussi des stéréotypes de genre qui jalonnent [leur] existence d’homme et visent à [les] cantonner dans le rôle du ‘’mâle protecteur’’, image édictée par le modèle patriarcal de notre société ».

Plus récemment, le magazine a créé une rubrique « Masculinité » qui donne la parole aux hommes et justifie ainsi cette initiative : « Ce n’est qu’ensemble que nous pourrons avancer vers plus d’égalité ! » La rubrique contient par exemple des articles sur la définition de la masculinité, sur une réflexion autour du maquillage masculin, ou des témoignages d’hommes victimes de viols. Car le tabou autour des agressions sexuelles subies par les hommes est encore très fort. En 2015, l’acteur américain Shia LaBeouf déclare dans une interview pour le magazine Dazed avoir été violé lors d’une performance artistique. Dans les commentaires sous l’interview, certains internautes estiment que l’acteur aurait pu se débattre : « Bon, sérieusement, est-il vraiment enfermé dans sa performance artistique au point de pas pouvoir empêcher quelque chose comme ça, genre, je sais pas, en la repoussant ? ». D’autres minimisent les propos de Shia LaBeouf : « Ouais, je ne suis pas sûre d’être OK avec l’utilisation du terme ‘‘viol‘‘… le viol c’est terrible. »

Capture d'écran commentaire

Capture d’écran d’une publication © Facebook

Quant aux médias francophones, ils tournent en dérision son témoignage : « L’acteur-réalisateur vient de révéler, […], qu’il s’est fait agressé [sic] lors d’une performance artistique dans laquelle il devait rester muet, face au public. Pour sombrer un peu plus dans le ridicule », écrit Le Figaro. Un tel traitement médiatique montre que les agressions sexuelles subies par les hommes restent encore peu prises au sérieux, et sont souvent décrédibilisées. Car dans l’imaginaire collectif, un homme ne peut pas être violé, et encore moins par une femme, ou alors il y prend du plaisir. Ce mythe lié aux stéréotypes de genre contribue à la culture du viol, qui est l’un des principaux chevaux de bataille du féminisme.

La non-mixité pour libérer la parole des femmes

Le 12 octobre 2017, alors que l’affaire Weinstein est sur toutes les lèvres et que de nombreuses femmes du milieu artistique commencent à briser l’omerta sur le sujet, Madmoizelle publie un article intitulé « Le tabou autour des hommes victimes de violences sexuelles est-il en train de disparaître ? ». Sur les réseaux sociaux, on s’indigne que l’article sorte dans un tel contexte. Les tweetos se demandent si c’est le bon moment pour aborder ce sujet : « On en parle pas assez des hommes hein sur la terre », reproche une internaute.

D’autres saluent la démarche, et pointent du doigt le fait qu’on ne parle pas assez des discriminations liées aux hommes dans les médias.

 

Cette critique revient d’ailleurs régulièrement dans le débat féministe : si le féminisme vise à atteindre une égalité parfaite entre les sexes, pourquoi ne pas accorder le même poids aux inégalités qui touchent les hommes ? A cette question, certaines féministes établissent une distinction entre les discriminations, et parlent de « discriminations systémiques » lorsqu’une femme subit des pratiques sexistes. Dans un article du Huffington Post « Le racisme systémique en 9 questions-réponses », les discriminations systémiques sont définies comme « loin de se limiter à des actes discriminatoires isolés », et qui peuvent « se manifester d’une manière organique dans tous les domaines : santé, travail, justice, éducation, etc. »

Le sexisme serait donc présent dans toutes les sphères de la société : inégalités de salaire au travail, non répartition des tâches ménagères (malgré une nette évolution) dans le cadre privé, faible représentation des femmes en politique etc. Les hommes ne subiraient alors que des « discriminations ponctuelles », car ils font partie d’un groupe social privilégié et lui-même à l’origine du patriarcat. Le viol subi par les hommes, même s’il existe n’est donc pas systémique, et bien moindre que celui subi par les femmes, puisque 91% des victimes de viol sont des femmes, selon les statistiques de la permanence téléphonique nationale Viols Femmes Informations.

Pour lutter contre les discriminations systémiques, des espaces de non-mixité ont par exemple été mis en place : dans un article de Simonae, un magazine en ligne qui se veut « accessible à tou.te.s et non oppressif », les espaces de non-mixité excluant les hommes sont définis comme des endroits permettant « à læ [sic] féministe de souffler un peu, de se retrouver dans un environnement safe, où iel [sic] trouvera un soutien et une compréhension de ses problématiques ». Ce sont donc des cercles réservés aux femmes, qui pourront parler librement des inégalités qu’elles subissent, sans que les non-concernés (les hommes) imposent leurs idées ou volent leur parole. Ces espaces ont fait polémique, car ils reproduiraient les inégalités de sexe, mais cette fois tournées vers les hommes.

En attendant, pour les hommes qui souhaiteraient participer à la lutte pour l’égalité des sexes sans prendre la place des principales concernées, il est toujours possible de se référer à l’article « Messieurs, l’égalité hommes-femmes ne se fera pas sans vous », qui répertorie les façons de se comporter pour devenir des alliés du féminisme : « prendre conscience de votre position dans la hiérarchie sociale », « se documenter sur le sexisme et ses conséquences », « écouter la parole des femmes sur leurs expériences ».

Annabelle Georges

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