Avec À Vif, Kery James oppose deux modes de pensée sur l’état des banlieues françaises.

 

Kery James n’a pas perdu de son éloquence. Ecrivain et acteur d’À Vif déjà connu pour ses 9 albums solo sortis depuis 2004, il nous transporte directement en tant que jury dans le plaidoyer qui l’oppose à Yannik Landrein, le deuxième acteur de la pièce. Les deux hommes revêtent le rôle de deux étudiants en finale d’un concours d’éloquence à la fin de leur cursus à l’École du Barreau de Paris. Le gagnant aura la chance d’intégrer un grand cabinet d’avocats. Tous les deux issus de milieux opposés, Yann Jareaudière, incarné par Yannik Landrein, est blanc et a eu une enfance aisée, Souleymann Traoré, interprété par Kery James, est noir et a grandi dans les banlieues françaises. Leurs identités sont un symbole de leurs différences mais leur révolte est commune. « L’Etat est-il seul responsable de la situation actuelle des banlieues ? » telle est la question brûlante sur laquelle doivent s’opposer Yann et Souleymann. Le premier défend l’affirmative, le second défend la négative.

Une plongée dans deux vies différentes

La personnalité des deux protagonistes nous est donnée à vif. Yann n’a jamais manqué de rien et se veut défenseur des droits humains en prenant l’État pour responsable d’une stigmatisation sociale, voire raciale. Souleymann, lui, s’est battu pour en arriver là où il est, et fait partie des rares jeunes des banlieues à intégrer l’École du Barreau de Paris. « Et de manière plus frappante encore, le seul Noir » comme le dénonce Yann. Les deux étudiants vont démanteler les propos de l’autre à coups de piques virulentes. Ils vont s’attaquer à l’identité de leur adversaire, dévoilant toujours et toujours plus le vécu des deux individus et plus particulièrement celui de Souleymann. Ce dernier a grandi entre la délinquance et les coups de feu comme seul échappatoire pour beaucoup de ses semblables. A coups de piques rudes et exacerbés, les acteurs incarnent la rage de deux étudiants issus de deux France différentes. Chaque stigmatisation est passé au crible par les deux apprentis-avocats. Elles semblent tomber une à une. Les idées et opinions nous foudroient. La réponse au débat n’est certes pas clarifiée, mais celle-ci brise les préjugés et idées reçues qu’on se fait de l’autre. Finalement, l’animalité se transforme en humanisme et une fois les arguments posés sur la table, la cohésion pouvant réparer la fracture sociale qui divise la France, semble renaître. C’est là où Kery James semble vouloir en venir : l’Hexagone est fracturé en deux, mais les individus ne sont pas solidaires entre eux dans chacune des deux parties. « La jalousie et l’égoïsme ne sont pas propres aux habitants des banlieues. Il y a aussi dans les quartiers aisés des gens qui ne supportent pas la réussite de l’autre« .

Une rage commune

La colère que transportent les deux individus et qu’ils vont finalement décharger va les unir. Ils vont ensemble se rendre compte que l’Etat, s’étant posé en intermédiaire des deux côtés, a brouillé le message entre eux. Ils s’érigent finalement contre cette entité, qui a cherché à masquer les périodes sombres du colonialisme dont la France a été l’un des principaux acteurs. Kery James signe encore un chef d’œuvre en transposant en épilogue de la pièce Lettre à la République, musique dans laquelle l’auteur avait déjà accusé le gouvernement d’entretenir la discrimination d’une partie de la France et dénoncé les conséquences que cela pouvait avoir. Pendant 75 minutes, les paroles crues et sarcastiques nous heurtent et nous remettent en question, nous laissant dans un flou tel une épiphanie. « Les Français ont-ils les dirigeants qu’ils méritent ? » Voilà à quoi aboutit le débat sans aucun vainqueur. Ou deux.

Une portée plus large

En changeant la manière de nous transmettre son message sur les injustices dans la société française, le poète et rappeur humaniste Kery James peut toucher un public plus varié, ce qui se fait ressentir dans la salle. Tous les profils sont différents. L’artiste avait déjà reconnu dans plusieurs interviews avoir vu des habitués du théâtre comme des jeunes de banlieues. Une garantie pour lui que son message, déjà posé en chanson dans Lettre à la République paru en 2012, mais aussi Racailles paru en 2016, atteigne un public plus large. La première tournée du spectacle s’est achevée vendredi 13 avril dernier au Théâtre-Sénart de Lieusainlt. Une prochaine tournée est prévue à partir de 2019.

Mathieu Obringer