Entretien avec une Femen: « Ne doutez jamais qu’un petit groupe de femmes puisse changer le monde »

La branche française Femen est apparue en 2012. Sarah Constantin l’a rejointe trois mois après sa création. Nous l’avons rencontré à l’occasion du festival du livre du Mouans-Sartoux où elle présentait le livre écrit par les Femen, Rébellion, aux éditions Des Femmes.

Pourquoi avez-vous décidé d’intégrer le mouvement Femen ?

Avant d’intégrer les Femen j’étais déjà féministe mais je n’avais pas trouvé de groupe qui me correspondait. J’attendais quelque chose qui parle du corps, et j’avais vraiment cette envie de street activisme. Quand j’ai découvert Femen je me suis dit  c’est  exactement ça, ça me ressemble. C’était l’époque du débat pour le mariage pour tous, qui venait déverser dans la rue des propos homophobes qui me semblent complètement délirants. J’ai vu que les Femen avaient fait une action contre le Civitas, un groupe ultra catholique d’extrême droite. C’était incroyable, elles ont eu une action ultra humoristique, c’est-à-dire qu’elles avaient des coiffes de nonnes et leur slogan était in gay we trust. Donc c’était une parodie de in God we trust. Elles sont arrivées en culotte noire, slogan sur le torse et coiffe de nonne. La réaction a été ultra violente, il y en a une qui a perdu une dent. Je me suis dit que c’était un mode d’action qui me correspondait et que je trouvais cela génial puisqu’il remettait le corps au cœur de l’espace public et donc dans le débat politique. Le corps de la femme dans l’espace public, c’est compliqué, il est peut être toléré mais sous certaines conditions, il ne faut pas être trop bruyante, il ne faut pas prendre trop de place, ne pas porter des habits trop sexy, trop courts, trop échancrés. 

On dit souvent que les Femen sont trash, extrêmes. Vous répondez quoi ?

Se réapproprier son corps c’est trash ? En faire une arme politique pacifiste, c’est trash ? Scander des slogans politiques dans la rue, c’est extrême ? Il serait temps pour certains de changer de lunettes et de se concentrer sur des choses bien plus grave et trash qu’une femme, seins nus, qui défend l’égalité et porte des idéaux sociétaux. Qu’une femme soit violée toutes les 7 minutes en France, ça c’est trash. Que des propos homophobes soient déversées dans la rue lors des Manifs Pour Tous, c’est trash. Que le Front National fasse passer des idées xénophobes sous couvert de laïcité, c’est trash. Que les femmes subissent quotidiennement du harcèlement dans la rue c’est trash. Vous voulez que je continue ?

Vous pensez que la liberté est encore loin pour les femmes d’aujourd’hui ?

Évidemment qu’en tant que Française, je me sens plus libre qu’une Iranienne obligée de porter le voile ou qu’une Indienne privée de sorties et d’école pendant ses règles. Mais une chose ne change pas : la domination masculine règne en maître. C’est en changeant ce paradigme de société, tout aussi injuste que millénaire, que nous pourrons goûter à la vraie liberté.

Quelle est la plus grosse action à laquelle vous avez participé?

Celle qui a eu le plus d’écho en France c’est l’action du balcon, le 1er mai 2015 contre Marine Le Pen. Sinon, d’un point de vue international c’était en Crimée. On est parties à deux, avec Marguerite une activiste, juste après l’élection de Poutine. C’était en mars 2014 si mes souvenirs sont bons. Il y a avait à ce moment là devant le Parlement, un rassemblement pro-russe qu’on a interrompu avec un slogan très simple qui était Stop Poutine’s War. C’est l’action, pas la plus dangereuse, mais tu es dans un pays dans lequel tu ne maîtrises pas la langue, tu ne sais pas trop ce qui va t’arriver…je me suis fait gazer à bout portant par quelqu’un et je me suis dit qu’il était possible que je ne puisse plus ouvrir l’un de mes yeux. 

Vous avez co-écrit le livre Rébellion de Femen, c’était important de mettre des mots sur le mouvement ?

Femen ça a commencé par l’action, parce que c’était nécessaire en Ukraine. Elles avaient besoin d’agir. C’est insupportable la condition des femmes là-bas. Nous les françaises on a cette culture de l’écrit, de laisser une trace, de la mémoire… Donc quand Inna, la fondatrice du mouvement, est arrivée en France, on en a discuté avec les ukrainiennes. On a d’abord écrit un manifeste et après on a écrit Rébellion pour que les gens s’informent parce qu’il y a tellement de désinformation sur les Femen. C’est vraiment un vivier de fantasmes et de bêtises sur le mouvement. On s’est dit que c’était bien de reprendre les rennes et de raconter nous-mêmes notre propre histoire, qu’on arrête de laisser les autres le faire. Évidemment, c’est bien d’avoir un écho médiatique mais c’est bien aussi de dire la vérité, de parler des bases de Femen, de ce qu’on combat et de montrer aussi qu’on est pas qu’une bande d’hystériques écervelées. Parce que dès que tu utilises ton corps pour autre chose que servir les hommes, tu es considérée comme une folle une hystérique qui n’a rien compris. On voulait montrer que oui on sait écrire des livres, oui on a des idées, oui on a envie de les défendre et on peut désormais renvoyer les gens à ce livre quand ils racontent n’importe quoi en disant « lisez le livre et puis on se revoit la semaine prochaine ».

#Metoo a réellement changé les choses et les mentalités ?

#Metoo a permis aux femmes de ne plus se sentir seules. De réaliser que les violences qu’elles subissent ou on subies ne sont pas dues au hasard de la vie mais qu’elles sont systémiques. Et que c’est ce système que nous devons faire tomber. Ce qui est réjouissant avec #Metoo c’est que cela parle à toutes les femmes, de toutes les classes sociales, de toutes les couleurs de peau, de tous les pays. On a enfin trouvé une lutte autour de laquelle se fédérer, sans discorde ou presque, la tribune des 100 voulait faire punk et non conformiste, elle était juste complètement ringarde et à côté du sujet. #Metoo va très certainement muter, exister sous d’autres formes et d’autres noms. Mais une chose est sûre, la révolution des femmes est en marche.

La véritable égalité homme-femme, c’est pour quand ? 

J’espère la voir de mon vivant déjà ! (rires) Ça va prendre du temps, de déconstruire des millénaires de domination masculine. C’est un combat de femmes, il doit être porté par des femmes mais il va falloir qu’à un moment donné les hommes comprennent que ce n’est pas renoncer à des privilèges que d’avoir plus d’égalité. Ils ne vont pas perdre des choses au contraire ils ne vont que en gagner politiquement et économiquement, si les femmes jouaient un rôle identique aux hommes sur le marché du travail, 28 milliards de dollars soit 26 % de croissance pourrait être ajoutés au PIB mondial annuel d’ici 2025, selon une étude McKinsey Global Institute. Sur le plan familial également, moi je rencontre plein d’hommes qui me disent « moi j’ai envie de m’occuper de mes enfants mais c’est mal vu par la société ». Donc quand est-ce qu’on va arriver à la véritable égalité ? Quand vous allez prendre la relève c’est ça la réponse !

Ana Michelot

Aurore Coulon