Une représentation préjudiciable du rugby féminin

Dans l’ombre du rugby masculin, le rugby féminin a longtemps peiné à attirer des spectateurs dans les gradins. Depuis les années 2010, le sport a pourtant connu un boum médiatique qui a permis de mettre la pratique sur le devant de la scène. Peut-on dire pour autant qu’il est enfin reconnu à sa juste valeur ?

Même sport, même nombre joueurs sur le terrain, et pourtant si différent. Le rugby féminin a du mal à connaître une représentation positive. À la rentrée sportive de 2018, la FFR a pu se féliciter d’une hausse de 29% de joueuses en club. Pour autant, les rugbywomen sont bien moins nombreuses que les rugbymen. On compte 17.000 licenciés chez les femmes, contre environ 300.000 chez les hommes. Pour cause, la difficulté de jouer en ignorant le regard des autres. « Quand j’ai commencé à jouer au rugby, à l’âge de 7 ans, le sport n’était pas très populaire. On n’osait pas toujours dire qu’on le pratiquait, surtout quand on était une fille. Pendant longtemps, je me suis retrouvée à être la seule fille avec pleins de garçons. Et quand j’étais en tournoi, les gens qui venaient nous voir ne comprenaient pas pourquoi je faisais du rugby », se remémore Gaëlle Mignot, joueuse du XV de France et ancienne capitaine. Elle n’est pas la seule à avoir connu quelques difficultés quand elle a commencé. Charline Bofi, joueuse amateure à l’association sportive Béziers Hérault (ASBH) a souffert des clichés du rugby féminin : « On nous dit que c’est un sport pour les hommes. Que les joueuses sont toutes des lesbiennes ou/et des garçons manqués donc que nous ne sommes pas de vraies filles. On entend qu’on est nulle, qu’on n’y connaît rien parce que justement on est des filles ». Et les premières personnes à porter un jugement sur le rugby féminin, ce sont les proches des joueuses, comme le souligne Gaëlle, Morgane et Charline.

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Gaëlle Mignot en 2017 lors du tournoi des VI nations. (Crédit Photo : AFP)

« On dit que c’est trop violent »
Le cœur du rugby pour ceux qui ne sont pas adeptes de ce sport, ce sont les passes en arrière et les plaquages. On peut rajouter à ça les mêlées, les rucks ou encore les mauls, qui sont des actions de jeu que l’on retrouve pendant les matchs. En associant tous ces termes, les familles s’inquiètent de la violence que l’on peut retrouver dans le rugby. « Même si j’ai été soutenue par mes parents, ma mère était un peu sceptique au début, mais au final, ils m’ont toujours épaulée », explique Morgane Nazon, joueuse depuis l’âge de 10 ans. Même constat pour Charline Bofi : « Ça a été compliqué pour ma mère au début. J’étais la seule fille de l’équipe et donc, je ne jouais qu’avec des garçons, ce qui était plus « violent » ». D’un autre côté, on retrouve les autres enfants et les connaissances des familles qui portent un jugement sur les joueuses et leur physique. « Masculine », « lesbienne », « garçon manqué », « pas une vraie fille », « trop musclé », tous sont des termes que l’on retrouve quand on demande aux joueuses les critiques qu’elles ont reçu. « Personnellement, au début, plus jeune, vers l’adolescence, c’était dur à vivre. Maintenant, je le vis très bien », confie-t-elle. Malgré les clichés que subissent ces rugbywomen, elles parviennent à prouver aux autres que leur volonté suffit. Cet état d’esprit qui est très révélateur des mentalités des joueuses, car elle joue pour la passion du sport.

Inégalités de budget et de revenu
Beaucoup de choses différencies le rugby féminin au rugby masculin, et l’argent en fait partie. Quand on regarde au niveau national, au niveau de la fédération française de rugby (FFR), on observe une inégale distribution du budget des différentes équipes nationales. En effet, en 2016-2017, sous la présidence de Pierre Camou (ancien président de la FFR), le budget de l’équipe de France féminine était 6 fois moins important que le budget du XV masculin. Le budget du « rugby à sept » masculin, quant à lui, était deux fois plus important que celui du « seven » féminin. Ce qui montre déjà une différenciation des sports. Quand on redescend au niveau des joueurs et joueuses, on voit aussi que l’on se penche au niveau des clubs les clubs, le salaire est bien différent. À partir de la Fédérale, les rugbymen reçoivent un salaire pour la prestation. Chez les femmes, il faut être en première division. Il faut également souligner que les joueuses de rugby international ne sont pas professionnelles. Par conséquent, elles ont souvent un travail à côté du rugby ou suivent des études. Par exemple, Safi N’Diaye est éducatrice spécialisée et Julie Duval est magasinière, et sont internationales féminines à côté. Il leur faut donc combiner les entraînements, les matchs et leur travail. Pas toujours facile, comme l’explique Gaëlle Mignot : « Ça fait un emploi du temps très chargé, c’est sûr. Ça nous laisse moins de temps pour les sorties, l’amusement, ou la famille, mais on trouve toujours des arrangements avec les employeurs et on arrive à tout combiner ».

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L’équipe de France face à l’Italie lors du Tournoi des VI nations 2017. (Crédit Photo : AFP)

Une médiatisation bénéfique
Cette dernière décennie est surtout sous le signe de la médiatisation du rugby féminin. Les chaînes de télévision se mettent à diffuser de plus en plus régulièrement. Joueuse du XV de France, Gaëlle Mignot, Morgane Nazon, Charline Bofi, toutes se sont mises d’accord pour une date clé du début de la médiatisation du sport. Il ne faut pas remonter très loin. Cela ne fait que quatre ans que le rugby féminin a été mis sur le devant de la scène. C’est au cours de la Coupe du Monde 2014 que le rugby féminin à connu un réel boum médiatique. Se déroulant en France, l’intégralité des matchs du XV de France avait été diffusée sur France 4, ainsi que la finale, remportée par l’Angleterre. « On a eu un peu peur de cet événement. On ne savait pas comment les gens allaient réagir, s’il y allait y avoir du monde dans les stades, et au final, ça a été un engouement inattendu. On avait aussi fait le Grand Chelem lors du tournoi des VI nations en 2014, qui a finalement lancé l’événement. Et c’est là où les gens ont commencé à nous voir jouer, et se dire qu’on pouvait produire du beau jeu et que c’était intéressant », affirme Gaëlle Mignot. Avant ça, le rugby féminin n’était pas du tout médiatisé, et on n’entendait très rarement parler des rugbywomen. Il reste encore du chemin à faire, mais les joueuses sont confiantes pour la suite, et attendent les nouvelles pousses dans les équipes de club. Et Gaëlle Mignot a un dernier message à leur faire passer : « C’est un sport qui pour moi représente l’esprit de famille, un esprit collectif. Il n’y a aucune restriction, peu importe son physique. Et au rugby, tout le monde peut trouver sa place. Il faut tenter au moins une fois. Et la phrase, « l’essayer, c’est l’adopter » convient parfaitement à ce sport ».

Gwenaëlle Souyri