février 08

[Les Invisibles] Réfugiés : y a-t-il une volonté d’intégration en France ?

Migrants, réfugiés, étrangers, sans papiers… Autant de qualificatifs qui existent pour désigner ces « invisibles » pourtant bien au cœur du débat politique.

Pour tenter d’apporter des éléments de réponse à la question migratoire, la rédaction des Invisibles est partie à la rencontre de différents acteurs, étroitement liés à ce phénomène de société. Cédric Herrou, agriculteur et militant, a fait le choix d’accueillir et d’aider des réfugiés. Il estime leur situation inacceptable et souhaite le faire savoir. De son côté, le parti Debout la France, représenté par Sophie Mori à l’échelle départementale, souhaite renforcer le contrôle aux frontières et ne voit pas d’un bon œil l’arrivée des sans-papiers sur le territoire français. Quant à Souleymane, il vient du Mali et témoigne de son parcours en tant que migrant qui l’a conduit jusqu’en France. Ces trois protagonistes aux vies et opinions différentes s’interrogent sur la place des réfugiés aujourd’hui en France.

Souleymane, jeune malien de 16 ans, raconte son parcours de réfugié arrivé en France.
Souleymane a fui le Mali à 16 ans, il vit désormais à Millau et va au lycée où il suit une formation professionnelle.

Souleymane vit désormais en France, dans un petit village de l’Aveyron. Après un parcours difficile pour arriver jusqu’en France, il va aujourd’hui au lycée, où il suit un CAP. Mineur, il a été pris en charge, il a pu s’intégrer facilement et construire une nouvelle vie, comme ceux de son âge.

Au premier abord, Souleymane semble être un adolescent comme les autres,  souriant, il est passionné de football. Mais il est loin d’avoir un parcours banal. Arrivé à Millau à l’automne 2018, il a dû traverser de nombreux pays et de multiples épreuves pour rejoindre la France, depuis le Mali. Un voyage long et périlleux, à travers le désert du Sahara, l’Algérie, la Libye, l’Italie et puis la France, en passant par la mer méditerranée sur une embarcation de fortune.

Souleymane et sa mère ont fui Gao et sa situation instable et dangereuse : plus de 30 attentats meurtriers ont eu lieu au Mali depuis le début de la guerre, en 2012. Au cours de ce périple, sa mère a été tuée, sous ses yeux, dans un contexte politique plus qu’ alarmant en Libye, où l’état est inexistant et où les milices dirigent le pays. Les migrants sont cependant forcés de passer par la Libye, où ils sont enfermés dans des camps de détention, en attendant de pouvoir prendre un bateau en direction de l’Italie, ou d’être vendus comme esclaves par des trafiquants d’êtres humains pour les moins chanceux et les plus pauvres d’entre eux.

Pour en savoir plus sur les esclaves en Libye :http://www.rfi.fr/afrique/20171120-indignation-apres-diffusion-cnn-images-marches- esclaves-libye

Souleymane est donc arrivé seul en France : il est passé par un col « au niveau de Clavières », puis un petit village situé à la frontière franco-italienne.

La chance d’avoir fait de bonnes rencontres

A partir de là, Souleymane a eu la chance de rencontrer des personnes qui lui sont venues en aide. Un toulousain, qu’il qualifie de « gentil, bienveillant et désintéressé », l’a aidé à passer la frontière italienne dans les montagnes enneigées, puis l’a amené chez lui, à Toulouse. Il lui a permis de « prendre une douche et [lui] a donné des vêtements propres ». Ensuite, sa femme l’a emmené à Rodez, dans l’Aveyron, et l’a déposé devant la gare, où il a appelé le 115 pour se signaler en tant que mineur isolé en danger. La police le prend en charge et dans la foulée, le service protection de l’enfance du conseil départemental est informé. Après de nombreux examens médicaux et d’évaluations pour vérifier la minorité et l’absence de famille, il est pris en charge par l’association Accueil Millau-Ségur et envoyé à Millau avec 5 autres jeunes migrants (venus du Pakistan, du Mali, de Côte d’Ivoire ou de Guinée).

Millau : comme le début d’une nouvelle vie

La Maison d’Enfance à Caractère Social (MECS) entreprend des actions pour insérer et éduquer les enfants et adolescents en situation de danger. Pour lui et les 5 autres mineurs isolés, l’association loue une maison à Millau, et emploi 5 éducateurs spécialisés et un maître de maison. Ces éducateurs sont extrêmement investis pour cette cause : avant même l’arrivée des migrants, tous s’attelaient déjà à repeindre et à aménager « la villa ».

« Ils sont là 7 jours sur 7, à la maison, pour s’occuper de nous, et veiller à ce qu’on ne manque de rien »

Les jeunes réfugiés sont nourris, logés, et accompagnés dans le long parcours d’intégration qui les attend.

Aider les jeunes, mais pas les assister

Les « éducs » gèrent les papiers administratifs des jeunes, les visites médicales, les vaccins, mais ont aussi une position d’écoute très importante auprès de ceux qui ont vécus de violents traumatismes. L’objectif : les aider, sans les assister. Dans la maison, les jeunes contribuent à toutes les tâches ménagères : « chacun participe à la vie commune, on cuisine, on fait le ménage… » Tout est mis en œuvre pour que leur intégration se passe le mieux possible. Souleymane est adhérent au SOM Football, le club sportif de la ville, en junior. Il est également inscrit au lycée Jean Vigo, à Millau, où il suit un CAP et des cours de français.

Dans le cadre de son CAP, il suit un stage professionnel avec Philippe qui est chef de sa propre petite entreprise. Tous les lundis, il travaille sur des chantiers de restauration de bâtiments. Philippe parle « d’un jeune très gentil et volontaire, qui s’intéresse à tout et a envie d’apprendre ». Souleymane fait preuve, malgré les dures épreuves qu’il a traversées, d’une véritable ambition de s’intégrer dans la vie Millavoise.

Le parcours compliqué de Souleymane n’est pas sans rappeler le combat de Cédric Herrou qui accueille chez lui des individus aux destins similaires.

Cédric Herrou : la figure de l’engagement pour l’accueil des migrants en France dénonce « l’inaction de l’État»

Cédric Herrou est un agriculteur et un militant qui a aidé plus de 250 migrants.

Perdu dans les hauteurs de la vallée de la Roya, un chalet en bois surplombe le village de Breil-sur-Roya. C’est ici que vivent Cédric Herrou et une quinzaine de réfugiés érythréens. Des dessins, des affiches traduites en différentes langues qui recouvrent les murs, une grande table où tous mangent ensemble, une cuisine commune dans laquelle tout le monde vient aider pour cuisiner… Cédric Herrou, petites lunettes et cheveux en bataille, est un agriculteur et éleveur dans la vallée de la Roya. Il était loin d’imaginer qu’il deviendrait une figure nationale du militantisme pour l’accueil des réfugiés. Il y a quelques années, lorsque les premiers migrants ont commencé à traverser la frontière, Cédric Herrou a naturellement ouvert sa ferme pour apporter de l’aide. Il explique : « mon seul objectif, c’est de gérer ce qu’il se passe ici. Je ne suis pas un immigrationniste ». Avec son association « Roya Citoyenne », il accueille les réfugiés qui arrivent à la frontière italienne. Il les héberge et les aide ensuite dans toutes les démarches administratives, principalement dans leur demande d’asile. Accompagné de bénévoles « qui donnent des cours de français, ou qui organisent des activités », Cédric Herrou tente d’intégrer au mieux ces réfugiés.

Cédric Herrou et son association organisent des activités et des cours pour les migrants, comme des cours de français.

Entre désillusion et sentiment d’abandon

« Eux, ce qu’ils voudraient, c’est pouvoir vivre normalement, avoir des papiers, pouvoir aller travailler. Surtout les gamins, ils ont envie d’aller à l’école. Quand ils arrivent de Vintimille (Italie) à ici [Breil-sur-Roya], ils sont super optimistes, ils ont des projets. Pour la majorité des gens, ils n’ont pas voulu venir ici. C’était une nécessité. C’est pas un choix vraiment. C’est des gens qui ont souffert pendant leur voyage, qui sont séparés de leur famille, c’est super compliqué pour eux. » explique Cédric Herrou. Mais selon lui, c’est la « désillusion une fois qu’ils arrivent et qu’ils voient qu’il n’y a rien. Il n’y a pas de prise en charge, pas de possibilités d’aller à l’école… et c’est compliqué pour eux car ils ne peuvent pas faire marche arrière.» «Quand on voit des gamins de 12 ans arriver sans rien, en pantalon, en caleçon, en tongs, en t-shirt… tu te dis mais c’est fou… ». Malgré de nombreuses menaces et pressions subies, Cédric Herrou se sent soutenu dans son combat, bien qu’il tienne à dénoncer « l’inaction de l’Etat français ».Pour lui « il n’y a pas de gestion commune ». Et c’est cette mauvaise gestion, cette contre volonté d’intégration qui aurait selon lui créé de nombreux problèmes. « Il n’y aurait pas eu de vallée de la Roya, il n’y aurait pas eu de Calais » selon lui, si ces migrants avaient été pris en charge dès le début et avaient correctement été accompagnés.

Cédric Herrou :
« On ne peut pas garder sa dignité quand on ne respecte pas des gens qui sont sur un territoire »

«  Il y a une gestion différente, il n’y a pas d’homogénéité sur un point de vue national ». Pour lui, la solution serait de trouver un accord commun, de réunir les pays pour discuter et trouver des solutions communes.

Ces réfugiés Érythréens sont hébergés chez Cédric Herrou en attendant leur droit d’asile.

«  On a un état qui ne respecte pas la loi. »

Selon lui, les gouvernements ne respectent pas les textes de lois qui sont pourtant clairs sur la politique migratoire, tout particulièrement sur le droit d’asile. L’État donnerait la main aux préfets régionaux, qui s’occupent de la politique des régions. Cédric Herrou rappelle que ce n’est pas leur rôle, et pourtant : « On a des préfets qui font de la politique, le préfet des Alpes maritimes sort complètement de son cadre de travail avec ses prises de positions. » En effet, le préfet des Alpes maritimes, Jean-François Leclerc, est relativement connu pour ses prises de positions tranchées sur la question migratoire. Il est également poursuivi par 23 associations, pour avoir renvoyé vingt mineurs africains non-accompagnés en Italie.

Pour en savoir plus : https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/alpes-maritimes/nice/nice-prefet-alpes-maritimes-s-exprime-devant-justice-renvoi-migrants-mineurs-1427879.html

Il avait notamment défendu les contrôles de police de Menton, alors que ces derniers avaient été qualifié par l’ONG Oxfam comme conditions de traitement « indignes » des personnes en situation irrégulière à la frontière franco-italienne.

Selon Cédric Herrou, l’exécutif ignorait volontairement ce qu’il se passe : « L’État se sert de la police pour faire le sale boulot. Pour faire des actions illégales par exemple. Hier des mineurs ont été arrêtés en France, reconduits en Italie, et la police italienne les a remis à la PAF [Police aux frontières]. Alors que l’expulsion des mineurs est interdite. Tout mineur isolé doit être signalé pour être pris en charge ». « Si on n’est pas là, il ne se passe rien, ils sont dégagés en Italie. » explique t-il. Il précise que les renvois sont assez récurrents et : « Particulièrement à Nice, les agents de la SNCF montent dans les trains pour chercher des Noirs, et pas en raison des titres de transports. »

Cédric Herrou : « on a un état qui ne respecte pas la loi »

Il poursuit en parlant du dispositif Dublin III qu’il critique. Il s’agit d’un règlement signé en 2013 par les pays membres de l’Union européenne. Ce règlement consiste à déléguer la responsabilité de l’examen de la demande d’asile d’un réfugié, au premier pays qui l’a accueilli. L’Italie, de part sa position géographique, est le pays européen le plus impacté par ce dispositif. Cédric Herrou propose que le pays qui gère la demande d’asile soit celui dans lequel les réfugiés s’installent de manière prolongée. Il explique que c’est souvent compliqué pour les réfugiés arrivés par Italie et installés en France, de faire les aller retour en Italie pour suivre leur demande d’asile. Par conséquent beaucoup restent dans l’illégalité car les démarches sont longues, complexes et demandent d’être mobile.

Cédric Herrou aurait-il des ambitions politiques ?

S’il ne répond pas négativement à cette question, il explique : « Les hommes politiques n’ont pas le champ lexical qui concerne les problèmes, je suis là justement pour le donner, pour en parler. Mais j’ai surtout envie de faire des choses concrètes ». Même s’il ne semble pas vouloir prendre part au débat public son combat divise la classe politique.

Debout la France : un parti qui s’oppose à l’immigration

Mais tous les Français ne sont pas favorables à une opération « portes ouvertes ». Certains sont beaucoup plus réticents. Les opposants tendent à appeler à la « prudence » dans l’accueil des migrants. « Accueillir des migrants coûte cher. C’est de l’argent public dépensé que l’on ne dépensera pas ailleurs. On parle souvent des bienfaits de l’accueil des réfugiés, beaucoup moins des conséquences » regrette Sophie Mori, secrétaire départemental de Debout La France.

Pour elle, la solution réside dans le contrôle des frontières. L’action du gouvernement, dans sa forme actuelle, semble trop laxiste : « Il y a un contrôle des frontières à remettre en place. Les demandes d’asiles doivent être faites avant d’entrer en France et non pas clandestinement dans le pays. On respecte le droit d’asile, mais il doit être appliqué dans ses strictes conditions. La priorité est de défendre les intérêts nationaux ». A l’interrogation sur le coût que représenterait un renforcement des contrôles au frontières, elle répond que celui-ci est « envisageable puisque de toute façon, moins d’argent public dépensé dans l’accueil des migrants libérera des fonds ». (NDLR : le coût s’élève à 2 milliards d’euros d’après LCI).

Sophie Mori dénonce aussi l’omnipotence de l’Allemagne et d’Angela Merkel dans les affaires de politique étrangère. Il faudrait, d’après elle, une volonté commune pour régler les problèmes dans les pays d’origines des migrants : « On ne peut pas se laisser dicter notre politique migratoire par d’autres pays. On doit aider les gens sur place pour qu’ils puissent rester chez eux, développer leurs pays ».

La responsable départementale de Debout La France porte, d’ailleurs, un regard positif sur l’action menée par Génération Identitaire en avril dernier, où plusieurs centaines de militants de Génération Identitaire étaient montés au col de l’Echelle dans les Hautes-Alpes pour bloquer le passage de clandestins: « Je trouve qu’ils ont été courageux. Ils s’exposent médiatiquement et d’ailleurs l’un d’eux a perdu son travail (NDLR : Romain Espino, ex-conseiller au Crédit Agricole). Ils font partie du peuple français et je les respecte ». Elle pense cependant que l’action en elle-même n’était pas forcément très appropriée : « Je déplore que l’on doive en arriver là, c’est le contexte qui fait que l’on en arrive à ce genre d’actions. Ce ne doit pas être à eux de faire ça ».

Et contre les personnes qui viennent en aide aux migrants (comme Cédric Herrou), la tonalité change peu. Sophie Mori leur concède de l’humanisme : « Ils se sentent très concernés par les migrations. Je ne porte pas de jugement particulier sur eux. Je suis touchée par leur humanisme. Ils aident des personnes dans des situations difficiles, de précarité, de dangers ».  Là aussi, Sophie Mori essaye de mettre en exergue une facette méconnue de l’accueil des réfugiés. Elle pointe le fléau des passeurs « Ces actions favorisent un cadre migratoire contre lequel nous nous battons. Ces migrations sont le fait d’organisations mafieuses, toutes inhumaines ».

Pour Sophie Mori, l’action de Cédric Herrou : « favorise un cadre migratoire contre lequel nous, nous nous battons»

Le gouvernement est d’ailleurs récemment passé à l’action dans la lutte contre les passeurs. Christophe Castaner et son homologue britannique ont annoncé vouloir lutter contre les filières de passeurs à l’aide d’une sensibilisation du traitement judiciaire des individus interpellés en mer. La mobilisation des échelons locaux et nationaux de la police aux frontières est prévue pour assurer un démantèlement efficace des filières.

L’équipe des Invisibles : Fanny Gallezot, Clara Monnoyeur, Julien Raymond, Colin Revault, Juliette Thomann