février 10

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[Le Phoenix] Le TOC mis à nu grâce à John Green

Pour Aza, le personnage principal de Tortues à l’infini, les obsessions se manifestent sous la forme de pensées invasives qui l’enferment dans une spirale sans fin. (Photo : Instagram / johngreenwritesbooks

Le Trouble Obsessionnel Compulsif (TOC) concerne 2 à 3% de la population, selon l’Association française de personnes souffrant de troubles obsessionnels et compulsifs (AFTOC). John Green place ce trouble psychique au cœur de son dernier roman, Tortues à l’infini.

Se laver les mains des dizaines de fois par jour. Vérifier constamment que les portes sont bien verrouillées. Ranger les choses de manière parfaitement précise. Compter et recompter sans cesse. Ces actes ne sont pas que de simples manies, tics fautifs révélateurs d’une angoisse ; ce sont aussi des TOC. Le Trouble Obsessionnel Compulsif (TOC) est un trouble psychique de l’anxiété. Il se caractérise par des obsessions (pensée ou image angoissante qui s’impose à un individu sans qu’il ne réussisse à s’en débarrasser) et/ou des compulsions (comportement répété).

Les obsessions sont des pensées intrusives et incontrôlables.  Elles créent de l’inconfort, de l’angoisse voire de la peur. Les plus courantes sont la peur de la contamination, des actes ou impulsions violentes, le besoin de symétrie et d’ordre, et les pensées agressives. Le niveau d’angoisse ressenti face à ces peurs est irrationnel (et les personnes souffrant de TOC le savent pertinemment), mais il est irrépressible. Pour tenter de dompter les obsessions, une personne atteinte de TOC peut développer des compulsions : allumer et éteindre un interrupteur une dizaine de fois pour s’assurer que la lumière est bien éteinte par exemple. Mais le soulagement n’est que de courte durée car l’idée obsédante revient toujours à l’assaut après avoir été chassée.

Le TOC est loin d’être une simple lubie : c’est un trouble mental pouvant devenir handicapant. Les obsessions empêchent de se concentrer sur tout autre sujet. Les compulsions sont répétées à l’extrême et peuvent faire perdre plus d’une heure par jour selon la Fondation jeunes en tête. Le TOC envahit la vie privée, la vie sociale, la vie professionnelle, au point que certaines personnes sont incapables de sortir de chez elle, de travailler ou d’avoir des relations interpersonnelles normales. Une manie finit toujours par passer. Le TOC, lui, ne fait que se renforcer jusqu’à paralyser.

Une histoire sans tabou ni pincette

D’après la Fondation jeunes en tête, le TOC est au quatrième rang des troubles d’anxiété les plus fréquents, mais il reste sous-diagnostiqué et traité car mal reconnu. Ajoutée à cela la honte ressentie par les personnes en souffrant, le cocktail devient explosif : un trouble mental handicapant aux niveaux personnel et social, presque inconnu du grand public. Il se retrouve pourtant au cœur du dernier roman de John Green. L’auteur des best-sellers internationaux Nos étoiles contraires et La face cachée de Margo signe ici son premier roman depuis cinq ans. Le public est habitué à son phrasé direct et ses intrigues autour de faits de société (le cancer, la mort, la famille, l’homosexualité, l’acceptation de soi) ; mais il se retrouve là face à une situation toute nouvelle : les TOC, John Green aussi en souffre. Qui d’autre donc pour écrire un roman sans tabou ni faux-semblant sur le sujet ?

Tortues à l’infini, c’est l’histoire d’Aza, une lycéenne de 16 ans. Elle vie à Indianapolis avec sa mère. Son père est décédé d’une crise cardiaque. Sa meilleure amie, Daisy, écrit des fanfictions Star Wars. Elle a une voiture baptisée Harold. Elle souffre de pensées intrusives. L’obsession d’Aza c’est la phobie des infections. Elle est persuadée qu’elle va attraper la bactérie « clostridium difficile » qui peut s’avérer fatale. Quand cette angoisse se manifeste c’est un duel de titans entre Aza et Aza, entre une adolescente un peu perdue et une peur dictatoriale, c’est une lutte entre la raison et l’irrationnalité, un combat pour redevenir maitre de ses pensées ; elle tente désespérément de résister à l’obsession jusqu’à perdre haleine, Aza cherche juste à échapper à l’obsession. Si cette phrase parait trop longue, c’est exactement la manière dont les pensées s’enchainent dans la tête d’Aza quand elle est en proie au TOC. Cela l’empêche de suivre les conversations avec ses amis, de conduire ou d’embrasser un garçon. John Green, en écrivant son histoire depuis l’unique point de vue de la jeune fille, fait vivre la spirale infernale de pensées obsédantes depuis l’intérieur. Aucun intermédiaire, juste la réalité crue des pensées invasives. Le lecteur se retrouve également prisonnier, prêt à suffoquer sous la pression de l’angoisse montante. Il n’y a plus aucune accroche avec la réalité. John Green lève entièrement le voile sur le trouble psychique. Aza n’est pas une glorieuse héroïne qui lutte sans ciller face au TOC. Les crises ne sont pas minimisées et peuvent même être violentes. La honte d’être incapable de se contrôler est omniprésente. L’entourage d’Aza n’arrive pas à la comprendre, pas même sa propre mère. John Green ne cache rien, il décrit simplement la réalité du TOC.

Lire Tortues à l’infini c’est se retrouver, à son tour, prisonnier de pensées obsédantes. C’est aussi subir l’impossibilité de se raccrocher à la réalité, car plus rien ne compte que la peur. Enfin, c’est vivre en 300 pages le quotidien du TOC.

Enora Hillaireau