février 11

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[Le Phoenix] Le viol de guerre, un combat plus vieux que l’on ne le croit

Los Desastres de la Guerra – N°11 : « Ni por esas » – Francisco de Goya – 1810-1814 – Gravure –      162 * 213 mm

Au début du XIXème siècle, au cours de la guerre d’indépendance espagnole, le peintre Francisco de Goya a réalisé une œuvre composée de quatre-vingt-deux gravures, destinées à dénoncer la barbarie et la violence de la guerre. Parmi les estampes, la gravure Ni por esas dénonce un crime demeuré très tabou aujourd’hui : le viol de guerre.

Crime perpétré depuis l’Antiquité, le viol de guerre continue de faire de nombreuses victimes, aujourd’hui encore, à travers le monde. Dénoncé par plusieurs ONG, telles qu’Amnesty International, cette violence sexuelle particulière est restée longtemps sujet tabou. Pourtant, on dénombre, ne serait-ce qu’en Syrie, près de 45 000 femmes violées par les forces de Bachar Al-Assad entre 2011 et 2017. L’omerta qui pèse sur le viol de guerre ne permet cependant pas aux ONG d’estimer avec précision le nombre de victimes de ce type de violence sexuelle. Il aura fallu attendre 2008 pour que le conseil de sécurité de l’ONU qualifie le viol de guerre comme « crime de guerre » et « crime contre l’humanité ». Néanmoins, la prise de conscience, elle, est plus ancienne. Certains artistes, tels que Francisco de Goya, peintre espagnol du XIXe siècle, ont osé dénoncer ce sujet tabou à travers leurs œuvres.

Los Desastres de la Guerra, quatre-vingt-deux témoignages de guerre

Série de quatre-vingt-deux gravures réalisées en pleine guerre d’indépendance espagnole, Los Desastres de la Guerra (trad : Les désastres de la guerre) vise à dénoncer les violences subies par le peuple espagnol, perpétrées par les forces napoléoniennes. C’est ainsi que Francisco de Goya, connu pour ses deux célèbres œuvres Dos de Mayo et Tres de Mayo, a réalisé, entre 1810 et 1814, cette série de gravures qui montre la réalité de la guerre de manière brutale, sans complaisance et avec précision. Les mutilations, les exécutions arbitraires et la famine sont exposées crûment et témoignent de l’horreur vécue par le peuple espagnol au début du XIXème siècle. Une fois achevée, la série est restée inconnue du grand public pendant près de cinquante ans. De son vivant, Goya n’aura jamais vu la publication de son œuvre. Aujourd’hui, les estampes sont exposées au musée du Prado à Madrid, ainsi que dans d’autres musées internationaux. Si cette série présente la particularité d’être considérée par certains historiens comme une forme avant-gardiste de photojournalisme, elle ose également présenter et dénoncer une violence particulière : le viol de guerre.

Ni por esas, une estampe particulière

La dixième et la onzième estampes illustrent la violence brute des viols subis par les femmes espagnoles. La dixième estampe, No quieren (trad : Elles ne veulent pas), présente une première jeune femme prisonnière des bras d’un soldat, lui-même menacé par une femme âgée. Celle-ci brandit un poignard et défend la jeune femme. La onzième estampe, elle, est encore plus sombre. Intitulée Ni por esas (trad : Elles non plus), cette gravure met en lumière deux femmes qui tentent de lutter contre les soldats. Cette fois, personne ne les défend. Les visages apeurés des victimes sont au centre de la gravure, éclairés et parfaitement visibles, tandis que les visages de leurs agresseurs sont dissimulés et assombris. Le cadre est obscur, oppressant, les soldats semblent sûrs de leurs gestes. Au premier plan, un nouveau-né, lui aussi dans la lumière, pleure et s’agite. Par son traitement de la lumière et des contrastes, Goya met dans son œuvre, l’accent sur les victimes. La couleur blanche, symbole de pureté et d’innocence, rappelle que ces femmes sont des victimes et doivent être défendues en conséquence. Deux cents ans avant les sensibilisations contemporaines, Francisco de Goya témoignait déjà de l’urgence de lutter contre le viol de guerre, crime tabou mais majoritairement perpétré aujourd’hui encore.

Camille Esteve