[L’Extra-Ordinaire] L’égalité entre les genres : présente dans les textes de loi mais loin dans nos esprits

Réalisatrice engagée, Nina Faure anime ce jeudi 21 février une table ronde sur la place de la femme dans notre société.  C’est donc à la faculté Paul Valery de Montpellier que cette féministe s’exprime sur sa vision de l’égalité de genres. Selon cette militante, elle est encore loin d’être acquise.

Une odeur de pop-corn sucrée embaume la faculté littéraire de Montpellier. Ce jeudi 21 février, la réalisatrice Nina Faure, présente le film Sexe sans consentement de Delphine Dhilly. Féministe engagée, elle réalise depuis quelques années des documentaires sur les problèmes sociaux actuels. Son but : mettre en exergue les constructions sociales ancrées dans nos têtes pour les déconstruire. Aujourd’hui son combat principal porte sur les inégalités de genre. Après le visionnage du film, une discussion avec une trentaine de spectateurs commence. Existe-t-il réellement une égalité entre les genres en France ? Pour Nina Faure, si cette égalité est bien présente dans la loi, elle est encore loin de l’être dans nos esprits.

Présentation du film Sexe Sans Consentement par Nina Faure

« Dans nos têtes il y a des rails qu’on se sent obligé de suivre »

Selon Nina Faure, la raison principale de la présence d’inégalités entre les genres est la place que l’on accorde aux femmes dans notre société. De nombreux sujets sont encore tabous et trop peu abordés. Cette féministe dénonce tout d’abord la vision négative que l’on porte sur le corps des femmes, le plaisir féminin ou la masturbation féminine. « L’autre jour la fille d’une amie m’a expliqué que tout son lycée lui a reproché d’avoir dit que se masturber était aussi normal chez les filles que chez les garçons ». Moquée et insultée de ‘’salope’’ par des centaines d’étudiants « pour une idée complètement normale ». À 20 ans, en France, seulement une femme sur cinq s’est déjà masturbée contre quatre hommes sur cinq : « Il y a un écart incroyable entre masturbation masculine et féminine, c’est dur à rattraper » affirme-t-elle.

D’après une enquête, 67 % des hommes font l’amour pour la première fois par désir et moins de 30 % pour les femmes. « Soit près de 70 % des femmes le font par obligation ou contrainte sociale. « Dans nos têtes, on a la vision que le sexe avec consentement et donc avec une discussion au préalable est chiant » explique la réalisatrice. Dans le film de Delphine Dhilly, des garçons témoignent de leur expérience : pour eux « parler avant de passer à l’acte c’est moins sexy et moins poétique que les sous-entendus ». En entendant cela, une jeune femme du public se lève et s’écrie « La poésie c’est des mots donc s’il te plait utilise-les ». Les spectateurs se mettent à rire.

Une spectatrice demande à Nina Faure de définir le consentement. Pour illustrer ce terme, elle projette sur le mur une photographie prise lors de l’annonce de la fin de la Second Guerre Mondiale aux Etats-Unis. Le noir et blanc de l’image assombri la salle de projection. On voit un homme serrant dans ses bras une femme qu’il embrasse fougueusement. La réalisatrice explique que cette photo a circulé durant des années et a fait la Une des dizaines de journaux dans le monde entier. Tout le monde parlait du couple amoureux fêtant la fin de la Guerre en s’embrassant. C’est seulement 60 ans après que la femme explique : « Cet homme est venu vers moi et m’a attrapé. Il était vraiment très fort. Ce n’était pas un acte romantique. Ce n’était pas mon choix d’être embrassée ». Une femme embrassée de force par un marin alcoolisé. Une agression banalisée.

Photographie de Alfred Eisenstaedt, 1945

Autre phénomène que la féministe critique c’est la « culture du viol ». C’est l’ensemble des comportements partagés au sein d’une société qui minimisent, voire encouragent le viol. Elle critique ces petits gestes et mots présents dans la vie quotidienne. Des normes et des codes ancrés depuis si longtemps qu’ils en deviendraient des automatismes : « dans nos têtes il y a des rails, des chemins qu’on se sent obligé de suivre » affirme-t-elle. « Tout se joue sur des petits détails ce qui rend le problème plus difficile à nommer, et donc la lutte plus compliquée à organiser. ». Elle prend comme exemple les films et les dessins animés dans lesquels une quantité de “clichés” sont présents. Combien de films montrent une femme qui refuse les avances d’un homme puis, qui, à force d’insister, accepte ? Pour cette jeune féministe, ce genre de pratique fait partie des éléments qui font perpétuer l’idée que lorsqu’une femme dit non, elle pense oui.

Extrait du film de Delphine Dhilly,
Sexe Sans Consentement

Extrait du film de Delphine Dhilly,
Sexe Sans Consentement

Des différences présentes au quotidien

Aujourd’hui lorsqu’on va faire les courses, on peut acheter du thé pour femmes qui « détend et reconnecte avec la nature » et du thé pour hommes qui « donne de l’énergie et du tonus ». Même idée pour les savons qui rendent la peau de la femme douce et fruitée et qui énergise « l’homme ». Ou encore des différences de prix entre les rasoirs pour hommes et ceux pour femmes. Rasoirs qui, d’ailleurs, se différencient selon leur couleur : rose ou bleue. Si on continue de faire perpétuer l’image d’une femme faible et douce et celle d’un homme sportif et énergique même dans les rayons de supermarchés, comment faire évoluer différemment cette idée dans nos esprits ?

La réalisatrice parle d’un autre phénomène qui influe sur notre vision : le langage. Depuis que l’on a appris à écrire, on nous répète que selon les règles d’orthographe “le masculin l’emporte sur le féminin”. D’ailleurs, les titres prestigieux habituellement masculins viennent à peine d’être féminisés par l’Académie française ce jeudi 28 février. Désormais, les appellations telles que ‘’cheffe’’, ‘’préfète’’ ou ‘’présidente’’ ne sont plus vues comme des erreurs. Pour elle, les mots ont une place importante dans nos sociétés car ils structurent nos pensées. Il y a donc de nombreuses expressions à modifier : « D’ailleurs si tu regardes bien il n’y a pas d’équivalent au mot ‘’salope’’ ou ‘’pute’’ au masculin » souligne Nina Faure.

Une lente évolution au sein des institutions

Notre société « patriarcale », semble se figer lorsqu’on lui parle d’égalité de genres. Pour cette défenseuse des droits des femmes, nous n’arrivons pas changer nos institutions actuelles pour une raison : « on nous fait croire que l’égalité est déjà présente ». Elle tente de démontrer le contraire en analysant les rouages et le fonctionnement de chaque institution, à commencer par l’éducation nationale. Selon elle, c’est l’une des structures les plus importantes à transformer si l’on veut modifier la vision des femmes.

La différence entre les genres naît très tôt « vers les 2 ou 3 ans » d’après le sociologue Wilfried Lignie. Dans la cour de l’école on entend déjà parler de jouets pour filles ou pour garçons, de métiers pour filles ou pour garçons, de couleur de filles ou de garçons. Nina Faure parle d’une catégorisation qui se crée dès la maternelle à cause de ces différences. Ce qui installe peu à peu la hiérarchie sociale de l’homme sur la femme. Mais ce n’est pas tout continue-t-elle : « il existe une sous-représentation des femmes dans les domaines scientifiques, y’a des études précises là-dessus ». Au collège, les élèves ouvrent leur manuel de maths et découvrent des problèmes tels que ‘’Mathieu achète 4 bonbons et en revend 2 à Eric…’’ « si on regarde bien c’est toujours Mathieu qui achète des bonbons et rarement Cécile ». Un détail parmi d’autres ? Pour la réalisatrice, ce détail participe à instaurer l’idée que les filles sont moins fortes que les garçons en maths. Pour compléter son idée, la réalisatrice parle aussi d’une expérience réalisée récemment : pour commencer on présente à une classe un exercice comme étant de la géométrie. Les résultats montrent que ce sont les garçons qui réussissent mieux. Puis on donne ce même exercice à une autre classe mais en le présentant comme étant du dessin : ce sont les filles qui réussissent davantage. Pour elle, ce n’est pas un hasard.

« 9 manuels sur 10 représentent mal le clitoris de la femme. Et on est en 2019 »

Les cours de Sciences et d’étude du corps humain participent également à l’instauration de fausses idées sur le corps des femmes continue Nina Faure. « 9 manuels sur 10 représentent mal le clitoris de la femme. Et on est en 2019 ! ». La réalisatrice, a voulu comprendre pourquoi ces représentations sont erronées : « J’ai tenté de contacter Hachette mais ils ne souhaitent pas me rencontrer ni me répondre à ce sujet ». Pourtant, l’appareil sexuel de l’homme est parfaitement bien représenté et depuis des années souligne-t-elle. Mais ce n’est pas tout : « Ces manuels sont bourrés d’erreurs scientifiques, par exemple lorsqu’ils expliquent la fécondation ». La réalisatrice parle d’une vidéo diffusée dans la majorité des cours d’SVT “L’Odyssée de la Vie”. Elle l’analyse et détaille une liste de stéréotypes utilisé par l’auteur. Le spermatozoïde est montré comme un héros parcourant de nombreux obstacles, il est courageux, noble et combattant. L’ovule, lui, est montré comme passif, compliqué à comprendre et secondaire. « En plus de minimiser le rôle de l’ovule, c’est entièrement faux, ajoute-t-elle, ce n’est pas le premier arrivé qui est le premier servi, c’est un échange et une collaboration ». Pour contrer ces préjugés, elle a réécrit la voix off de la vidéo de façon à mettre les deux gamètes au même niveau [Lien]. “Les programmes sont sexistes et transmettent une vision sexiste” conclue Nina Faure. Aujourd’hui, de nombreux professeurs tentent de déconstruire ces idées reçues. Certains ont même créé SVT Egalité un site regroupant des programmes plus égalitaires.

Concernant les recherches scientifiques, l’analyse du corps des femmes a été plus tardive que celle des hommes. La première étude du clitoris par exemple date de 1958 mais il a fallu attendre 1998 pour connaître sa taille réelle. Au cours de l’Histoire, toutes sortes de théories sur le corps des femmes ont été démontrées ou affirmées par des chercheurs. Isaac Baker, un gynécologue du 19 ème siècle, recommandait par exemple une ablation du clitoris pour soigner de l’hystérie, du mal de tête ou de la dépression. Ablations d’ailleurs pratiquées en France jusqu’en 1948 pour lutter contre l’onanisme. John Kellog, médecin et chirurgien américain, expliquait lui aussi que la masturbation féminine entraînait le cancer de l’utérus, les crises d’épilepsie et la folie… Et qu’il fallait donc l’éviter.

 “Il faut s’attaquer à tout ce qui catégorise et divise”

Malgré ses analyses, Nina FAURE garde espoir : « Je suis déterminée, enthousiaste parce que je me sens entourée de femmes formidables et intelligentes qui ont envie d’avancer ». Elle compte continuer son combat. Mais comment s’y prendre ? « Il faut reprendre l’espace. L’espace intellectuel, médiatique et artistique pour créer notre récit. On peut proposer des représentations nouvelles, puissantes qui s’attaquent à l’idée de domination. Il faut s’attaquer à tout ce qui catégorise et divise. Peut-être qu’on est en mesure de proposer des visions du monde où on ne cherche pas à jouir de rapports de pouvoir mais plutôt d’égalité et de collaboration. », s’exclame-t-elle.

Pour Nina Faure, une libération de la parole a bien lieu « aujourd’hui il y a énormément de femmes en lutte qui sont très courageuses, et des hommes aussi d’ailleurs ». Selon elle, cela est dû aux moyens financiers et médiatiques dont notre société dispose actuellement. Dans le public, une avocate confirme cette idée et ajoute que « pour que la société bouge, il faut aussi que la justice l’entende ». Ce qui est en partie le cas, car depuis novembre 2017, le nombre de personnes qui portent plainte pour viol a augmenté de 30%.

« Une idée nouvelle peut transformer la réalité » : la discussion se clôture par ces quelques mots prononcés par la réalisatrice. Applaudissements dans la salle. Comme à chaque rencontre, des dizaines de sourires et de remerciements sont visibles et encouragent Nina Faure à continuer sa lutte pour l’égalité, plus motivée que jamais.

Lisa NOYAL


NINA FAURE :

C’est après avoir fait un stage dans les locaux de CP production (production de films indépendants) que Nina Faure réalise ses premiers courts-métrages montrant des problèmes sociétaux : Paye pas ton gynéco ou encore Dans la boîte. Aujourd’hui, elle tente de trouver des financements pour réaliser un long métrage sur le plaisir féminin. Pour ce nouveau projet, elle organise depuis plusieurs années des ateliers entre ‘’femmes’’ afin de parler de leur corps, de leur vécu et de leur sexualité. Cette réalisatrice engagée participe également à la réédition d’un manuel féministe publié en 1970 : Notre Corps Nous Même.