avril 09

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Face à la mère : quand trois hommes pleurent comme un enfant

Jean-René Lemoine émeut le Théâtre National de Nice avec sa dernière pièce de théâtre

Sur la scène du TNN, ils sont trois comédiens pour tenir le rôle de l’unique personnage. Quand ils déclament leur texte en chœur, l’émotion est démultipliée. (Photo : Gabrielle Voinot, tandaim.com)

Il a perdu sa mère. Il l’a appris au téléphone. Il n’a pas pleuré, sur le coup il n’avait pas compris. Seulement la réalité est celle-là : le personnage de la dernière pièce de Jean-René Lemoine, Face à la mère, est orphelin de mère. Qui il est, nous n’en savons presque rien, simplement qu’il a une sœur, a vécu à Léopoldville (Kinshasa) quand il était petit puis en Belgique à l’adolescence, et qu’il est maintenant adulte. Que nous ne sachions pas son nom ou son âge importe peu car ce n’est pas cela qui nous intéresse : nous sommes là pour assister au monologue d’un fils. Quoique, « monologue » ne convient pas. Ce n’est pas une voix qui parle, mais bien trois distinctes qui s’adressent à la mère. Trois voix, trois comédiens pour un personnage : Stéphane Brouleaux, Geoffrey Mandon et Olivier Veillon. Comme si la mort ne pouvait être supportée par un seul. Ils sont trois à s’exprimer comme un seul homme pour se compléter, l’un après l’autre, à deux, ou les trois à la fois.

À ce trio d’orateurs s’en ajoute un second. Des musiciens sont aussi sur scène : un guitariste (Lionel Laquerrière), un batteur (Yoann Buffeteau) et un contrebassiste (Astérion). Ils accompagnent les silences, et les comédiens. Quand les mots ne suffisent plus à dire le manque et l’incompréhension, ce sont les notes de musique et les gammes qui prennent le relais. Elles sont aussi paisibles que les souvenirs d’enfance ; et aussi cacophoniques que la colère sans borne du personnage. Le trio de voix se mêle au trio d’instruments en une spirale doucement chaotique.

Une souffrance explosive…

C’est la souffrance de la perte d’un être cher qui s’exprime sur scène. Une souffrance si forte qu’elle déborde sur les corps, sur les instruments, sur les lumières. Quand la colère du personnage monte, le comédien n’est plus seul à déclamer son texte. Un autre reprend sa phrase, et l’accompagne, en même temps que les instruments s’y couplent. Puis les troisièmes comédien et musicien arrivent, et tout s’enchaine dans un chœur de furie. Puissant et ravageur. Le personnage parle à en perdre le souffle. Il parcourt la scène de droite à gauche, de gauche à droite, en avant et en arrière. Son visage rougit. Les décibels augmentent. La lumière vacille.

Le fils est incapable de brider la douleur qui l’habite, au point d’exploser de colère. La douleur est violente à courir, à se rouler au sol, à crier à une voix, trois voix, en chœur ou en écho, à quitter la scène, à jouer plus fort et plus vite. Elle est violente à tomber. D’un coup. Les comédiens. Les musiciens. BOUM. Au sol. La lumière claque. Les rideaux s’écroulent. Plus rien. Comme si le personnage n’avait même plus la force d’avoir mal : « Je peux plus ».

… qui brise un adulte

Alors que le personnage s’adresse à sa mère, c’est l’enfant en lui qui ressort. Peu importe qu’il soit adulte, au travers des vers et des mots soutenus, c’est le petit garçon qui parle. Il essaie de garder le contrôle sur sa peine en revenant à chaque fois à l’annonce funèbre et les responsabilités qui s’en suive (s’occuper des funérailles, de l’héritage, de vider la maison), mais nous ne sommes pas dupes. Lui non plus, d’ailleurs. Il sait qu’il ne tient pas l’illusion. Nous sentons les failles entre ses mots posés et détachés de grande personne : « En suivant, sages comme des images, la dépouille de notre maman » ; jusqu’à ne plus rien cacher : « Vous me manquez maman. Vous me manquez. Je voudrais que vous soyez là ».

Tout comme un enfant le ferait, le fils cherche un coupable. Il a besoin de trouver une raison valable pour être en colère. Alors il s’énerve contre sa mère : « Vous m’avez laissé ! ». Il lui adresse tous ses reproches. Parce que ça fait moins mal d’avoir un coupable sur qui décharger sa colère que de tout garder pour soi. Le fils recrache ses souvenirs d’enfance où il était en conflit avec sa mère. Elle est la fautive de son malheur : « Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé ?! Je ne savais pas que je vous faisais du mal. J’étais votre prisonnier. Vous avez créé la guerre ! ».

Mais on ne peut pas rester indéfiniment en colère. Les comédiens et les musiciens apaisent le ton : l’adulte remplace le petit garçon. La tristesse n’est pas partie, elle ne partira pas, mais elle est supportable. Il lui faudra faire avec, il n’a pas le choix, et l’accepte. « Mère. Je vous pardonne. Et je vous demande pardon. »

Enora HILLAIREAU