[Le Phoenix] Haïti : la misère sociale en chansons

Depuis le mois d’août 2018, les Haïtiens demandent des comptes à la classe politique sur la dilapidation des fonds PetroCaribe. (Photo : Hector Retamal – AFP)

Haïti est le 19e pays le moins avancé du monde. La situation économique et sociale, ajoutée aux scandales de corruptions à répétition, ont poussé la population à la manifestation. D’autres manières existent pour faire entendre son mécontentement, et c’est ce qu’a fait la chanteuse haïtienne de renommée internationale, Toto Bissainthe.

27 750 km2 dans les Caraïbes. 9,6 millions d’habitants. Libre depuis le 1er janvier 1804. La République d’Haïti est la première colonie noire indépendante au monde. Mais c’est surtout un pays connu pour le séisme qui l’a ravagé en 2012 et pour sa pauvreté. Parmi la liste des quarante-sept pays les moins avancés du monde (PMA) établie par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, Haïti est le 19e ; et est le seul PMA du continent américain. Ce ne sont pas moins de 61%[1] de la population haïtienne qui vit sous le seuil international de pauvreté, soit avec moins de 1,90 $ par jour. Et pourtant, il y a de l’argent en Haïti. Il est juste mal réparti. 63% de la richesse du pays est entre les mains des 20% les plus riches ; alors que les plus pauvres – 40% de la population totale – n’ont accès qu’à 9% des richesses.

Mais la misère n’est pas que monétaire, elle est aussi sociale. 44% de la population totale haïtienne a moins de 18 ans. L’espérance de vie à la naissance est de 62 ans. Pour mille naissances, 78 enfants meurent avant leurs 5 ans. Les causes de décès prématurés sont nombreuses, et parmi elles, l’on retrouve évidement la nourriture ; et sa pénurie, plus précisément. En Haïti, ce sont 24% des enfants de moins de 5 ans qui souffrent de malnutrition chronique. Ajoutée à cela une couverture médicale défaillante : les conséquences ne peuvent qu’en être désastreuses. En vrac : seulement 26% des femmes enceintes ont accès à du personnel qualifié au moment de l’accouchement, 150 000 personnes sont estimées atteintes du VIH, seulement 62% des jeunes hommes qui ont plusieurs partenaires utilisent des préservatifs et 100 000 enfants sont orphelins à cause du Sida.

La dernière donnée importante pour mesurer la misère sociale est l’accès à l’éducation. Seulement 22% des garçons et 30% des filles étudient jusqu’au secondaire, et 2% le terminent. Par ailleurs, la plupart des enfants ne sont pas dans une classe adaptée à leur âge : les écoles étant principalement privées, les parents n’ont pas toujours les moyens d’en payer les frais ni les uniformes. La scolarisation des enfants se fait donc par intermittence. Il n’est alors pas rare de voir des Haïtiens terminer leur primaire à l’adolescence.

Dénoncer la pauvreté dans la rue…

Depuis février 2017, Jovenel Moïse est président d’Haïti. Il a été élu sur la promesse de mettre « à manger dans toutes les assiettes et de l’argent dans les poches ». Pourtant, le pays ne se porte pas mieux. Pire, une affaire de corruption à hauteur de 3 milliards de dollars – impliquant le président lui-même, une quinzaine d’anciens ministres et hauts fonctionnaires – a éclaté. C’est le scandale PetroCaribe. PetroCaribe est une alliance pétrolière qui permet aux pays caribéens d’avoir accès à du pétrole vénézuélien à prix préférentiel ; ce qui offre la possibilité à Haïti de financer son développement. Mais un rapport de la Cour supérieure des comptes paru en janvier a mis en lumière ce qui était soupçonné depuis plusieurs mois : les fonds attribués à l’alliance auraient été détournés. Une part de la somme a été allouée à la construction d’une route, sans contrat (construite par la société anciennement présidée par Jovenel Moïse). Pour dénoncer la corruption qui gangrène le pays depuis des décennies et les conditions de vie catastrophiques, les Haïtiens sont dans les rues depuis août 2018. Cela fait plusieurs mois que le pays est bloqué par des manifestations demandant la démission de Jovenel Moïse. Au moins sept personnes ont été tuées, et soixante-dix-huit détenus de la prison d’Aquin (sur la côte sud) se sont évadés au cours d’un rassemblement à côté du centre pénitentiaire.

… et au micro
Dans ses chansons, Toto Bissainthe (à droite) chantait son amour pour son pays dans la misère. (Photo : capture d’écran Youtube)

Les revendications sociales ne sont pas récentes en Haïti. En plus du cri de la rue, d’autres voix savent se faire entendre : celles des chanteurs. L’une des chanteuses les plus connues en Haïti est Toto Bissainthe. Bien que décédée en 1994, ses paroles résonnent avec le climat actuel. En 1977, « Toto Bissainthe chante Haïti ». Entre chants traditionnels créoles et textes contemporains en français, c’est son amour pour son pays – en crise – qui s’exprime :

« Mon pays, comme une maladie du ventre qui ne cesse de me ronger
Haïti, la terre se sèche, la terre est aussi stérile que mes cris
[…]
Haïti, doublement meurtrie par la haine et l’amour chérie quand tu viens au carrefour des putains
Haïti doublement nourrie de prières et de nostalgie. »

Encore plus prenant : « Dey ». C’est le « deuil » qu’elle chantait, la mort de son île et de ses enfants, condamnés à la misère, l’agonie ou l’exil.

« Deuil, je crie le deuil d’Haïti
Deuil, je chante le deuil d’Haïti
Haïti chérie, voici que tes enfants sont morts
Et les autres sont tous nus
[…]
Haïti rendue aveugle
Haïti détournée
Haïti zombifiée »

(Traduction depuis le créole haïtien)

Que reste-t-il de toute cette désolation ? L’union. Celle-là même qui résonne dans les manifestations d’aujourd’hui. Toto Bissainthe était révoltée qu’une telle misère persiste, et appelait déjà à un « rasenbléman » (créole haïtien) des Haïtiens pour changer la société. C’était il y a 42 ans. Après tout, Haïti s’est construite sur des soulèvements sociaux : contre l’esclavagisme, les Américains ou l’autoritaire dynastie des Duvalier[2]. Mais les paroles de Toto Bissainthe, toujours actuelles, témoignent d’une envie de longue date de faire changer les choses. Si les Haïtiens se soulèvent depuis août dernier, ce n’est pas juste contre une énième affaire de corruption : c’est l’expression d’une véritable saturation. La première colonie noire indépendante réclame le droit de manger à sa faim.


[1] Toutes les données chiffrées suivantes proviennent d’un rapport de 2012 de l’Unicef.

[2] François Duvalier et son fils Jean-Claude Duvalier (respectivement « Papa Doc » et « Bébé Doc ») ont été présidents d’Haïti. Le père est arrivé au pouvoir en 1957 à la suite d’un coup d’Etat militaire. Il a changé la Constitution pour que son fils puisse lui succéder, à vie, en 1971. Haïti devient une dictature militaire héréditaire corrompue à parti unique, jusqu’à la chute de la dynastie en 1986, et l’exil de Jean-Luc Duvalier.


« Haïti, mon pays », Toto Bissainthe
« Dey », Toto Bissainthe

Enora HILLAIREAU