[Interview] Rencontre avec Science Etonnante : YouTube au service de la vulgarisation scientifique

Crédit photo : Thomas Gallon

Le vidéaste David Louapre, plus connu sous le nom de Science Etonnante, spécialise sa chaîne YouTube et son blog dans la vulgarisation scientifique. Il a répondu à nos questions sur le sujet à l’occasion du Festival Play Azur qui s’est tenu à Nice en février 2019.

Du divertissement au tutoriel en passant par le documentaire, le contenu trouvable sur YouTube dépasse l’imagination. Une partie de YouTube se consacre à l’enseignement des sciences, à leur vulgarisation, pour réconcilier le public avec un domaine souvent jugé trop compliqué. Les youtubeurs derrière ces chaînes sont souvent eux-mêmes diplômés dans un ou plusieurs champs scientifiques, et transmettent leur savoir en vidéos. Le créateur de la chaîne Science Etonnante était au Festival Play Azur à Nice en février dernier pour animer conférences et ateliers. Ne se limitant pas à sa zone de confort, sa chaîne couvre de nombreux champs de la science, de la physique à la biologie en passant par les mathématiques et la cosmologie. Il a accepté de répondre aux questions de Buzzles entre deux conférences.

Quelle est votre formation en sciences ?

J’ai fait un doctorat en physique, donc j’étais physicien à la base ; je n’ai pas voulu poursuivre en recherche académique parce qu’il n’y avait pas trop de débouchés.

Pourtant sur votre chaine vous parlez de physique, de chimie, de biologie, de maths ; d’où est-ce que vous tirez tout ce contenu ?

J’ai fait une classe prépa en maths, puis je suis entré à l’ENS de Lyon où j’ai fait de la physique fondamentale. Donc en maths et en physique, je me sens assez à l’aise. Ma thèse était aussi assez mathématique, à l’intersection des deux. Après ma thèse, j’ai fait de la recherche appliquée en science des matériaux.  Dans mon parcours personnel et professionnel, j’ai eu l’occasion d’être exposé à pas mal de domaines variés. Et j’avais envie de parler de toutes les sciences, je voulais aussi parler de biologie et de sciences sociales, car je trouve ça intéressant. Du coup… il faut que j’apprenne. Quand je veux parler d’un sujet qui est moins mon domaine de départ, je me force à aller lire plein de choses, notamment les publications d’origine. Je vais vraiment essayer de ne pas lire du contenu déjà vulgarisé, histoire de comprendre au maximum. Au début c’est un peu dur, mais ça fait huit ans que je fais de la vulgarisation, donc je me suis fait mon tissu de connaissances, du fait que j’ai quand même une formation scientifique à la base, je sais lire des articles. Oui, c’est toujours plus dur, et ça me demande toujours plus de boulot quand je fais un sujet de biologie ou de sciences sociales qu’un sujet de physique. Mais j’essaie, je ne m’interdis de traiter aucun sujet, quel que soit le domaine.

Est-ce que vous travaillez seul sur votre chaîne et votre blog ?

Oui, je fais tout tout seul : recherche, écriture, tournage, éclairage, son, graphisme, musique…

Comment vous est venue l’idée de faire de la vulgarisation sur YouTube, qui n’est pas votre activité principale ?

C’est un peu la rencontre de deux ou trois choses. La première, c’est que j’avais envie de parler de science, et je pense que c’est important qu’il y ait plus de culture scientifique en France. La deuxième, c’est qu’après ma thèse j’ai pensé à devenir enseignant. Je ne l’ai pas fait, j’ai préféré chercher du travail en recherche et développement, dans l’industrie. Et je crois que je me suis toujours senti un peu coupable de ne pas être devenu enseignant parce que je pense que je ferais un bon prof (rires). Du coup, c’était un peu une manière de rattraper ça. J’ai eu la chance de faire des études supérieures, j’ai eu une super formation et je me suis dit que c’était un peu un moyen de « payer ma dette » et de partager ces connaissances. Le dernier facteur déclenchant, ça a été quand je faisais de la recherche et développement dans une entreprise. J’ai découvert que dans la recherche industrielle, il y a une grosse différence avec la recherche académique : on passe principalement son temps à expliquer son travail à des gens dont ce n’est pas la spécialité. Pour réussir à faire cela, il fallait être beaucoup plus pédagogue que ce qu’on demandait en recherche académique, et je trouvais cet exercice passionnant. J’adorais cette idée d’avoir en face de moi quelqu’un qui n’y connaissait rien, qui était un financier, et je devais le convaincre, lui expliquer les travaux qu’on faisait, expliquer que c’était intéressant et que ça pouvait avoir des débouchés, etc. L’expérience prouvait que je réussissais cet exercice plutôt bien, et c’est un peu tout ça qui m’a poussé à me dire que si je faisais de la vulgarisation, ça pourrait marcher.

Faites-vous cela parce que c’est bien rémunéré ou par pure passion ?

Les deux. Quand j’ai commencé, il n’y avait absolument aucun modèle économique sur ces trucs-là : les gens qui étaient sur YouTube ne gagnaient pas d’argent. J’ai commencé en ouvrant une page sur Tipeee à l’époque, en me disant que si les gens font des dons, ça me permettra peut-être d’acheter du matériel. Et puis ça a explosé à ma plus grande surprise : aujourd’hui ça me rapporte suffisamment d’argent pour que j’aie pensé à en faire mon activité professionnelle. Finalement, pour tout un tas de raisons, j’ai décidé de ne pas sauter le pas. D’un point de vue familial, c’est quand même un peu risqué. Et le fait de l’avoir comme un vrai loisir permet de conserver le plaisir : je n’ai pas envie de me dire « je vais parler de tel sujet parce que ça va mieux marcher plutôt que tel autre ». Typiquement, je sais très bien que quand je parle de cosmologie, ça marche mieux que quand je parle de biologie moléculaire ; sauf que si j’ai envie de parler de biologie moléculaire, je le fais. Je ne vais pas me dire « je ne parlerai de ça parce que je ferai trois fois moins de vues que d’habitude ». Je suis libre et le fun reste, et c’est très bien comme ça.

A côté vous travaillez dans le jeu vidéo. Est-ce qu’il y a un lien avec votre formation ou ça a été un revirement ?

J’ai passé 15 ans à faire de la recherche en physique appliquée, et depuis 9 mois maintenant je travaille dans l’industrie du jeu vidéo. J’ai été recruté par Ubisoft, un des plus gros éditeurs mondiaux, et ils ont cette volonté de mettre plus de science dans les jeux, c’est quelque chose de très nouveau et de très exploratoire. Je me sers de tout ce que je sais en sciences, ce que j’ai appris dans ma formation, mes boulots passés, dans la vulgarisation… Aujourd’hui, je peux un matin me servir de quelque chose que j’ai appris en maths appliquées, après faire de la biologie, l’après-midi je fais plutôt de l’écologie, et puis le soir de la géologie ; je me sers de vraiment tous les domaines scientifiques. C’est ce côté multi-disciplines qui les a intéressés dans mon profil.

Pensez-vous qu’il y a des lacunes au niveau de la vulgarisation scientifique, que la science n’est pas assez expliquée au grand public ?

Oui, il y a clairement un souci : c’est une activité qui n’est pas assez valorisée. Le peu de formats qu’il y avait à la télévision ont tous disparu les uns après les autres. Quelque part, heureusement que YouTube a pris le relais. C’est étonnant parce que YouTube a du succès en matière de vulgarisation scientifique, alors que les gens qui font de la télévision s’étaient probablement convaincus que la science c’était chiant, ça n’intéressait pas les gens donc on allait enlever de l’antenne. Même dans la presse en général, il n’y a pas beaucoup de vrais journalistes scientifiques : souvent les rubriques scientifiques sont faites par des gens qui ne sont pas des spécialistes. Les institutions de recherche et même les musées n’ont pas beaucoup de crédits pour embaucher des médiateurs, donc oui il y a un vrai souci. Mine de rien, faire de la vulgarisation et de la médiation scientifiques demande une vraie formation, en science et en médiation. Aujourd’hui, c’est un domaine où il n’y a pas beaucoup de jobs et pas beaucoup de gens qui essaient d’en faire, donc oui, il y a un problème de financement de la vulgarisation et de la médiation. […] Des très bons journalistes scientifiques, il y en a, mais ce ne sont pas tous les organes de presse, radio et télé qui en ont. Et il y a des grands médias qui n’ont pas de bons journalistes scientifiques. C’est un petit problème.

Iman Taouil