mai 09

Comment le Dark Tourism oscille entre voyeurisme et éducation morale

Les visiteurs passent d’une baraque à l’autre au musée Auschwitz I @JeanneGandy

Vous avez déjà visité le Ground Zero à New York ? Les catacombes de Paris ? Ou encore le village en ruines d’Oradour-Sur-Glane ? Vous constituez peut-être ce qu’on appelle un dark tourist.

Le Dark tourism ou tourisme obscur se définit comme l’intérêt grandissant pour les lieux d’assassinats, des sites d’anciennes prisons et asiles ou encore de génocide et plus particulièrement autour de l’Holocauste. Une fascination pour cette période douloureuse de notre histoire qui s’accentue particulièrement dès 1961 avec le procès Eichmann puis avec la diffusion du film de Spielberg en 1995, La liste de Schindler.

Depuis 2014, le camp de concentration et d’extermination Auschwitz-Birkenau a vu son nombre de visiteurs augmenter de plus de 100 000 personnes chaque année. Une fréquentation qui monte en flèche depuis vingt ans et qui a atteint un record l’an dernier avec 2,152 millions visiteurs contre 1,4 millions en 2011. Un voyage singulier vers des endroits associés à la mort. Pourtant, se souvenir du passé, y compris des moments les plus sombres de notre histoire, constitue une part importante de notre mémoire collective, surtout dans les pays touchés par l’Holocauste. Mais si une partie de ces visiteurs est susceptible d’être des collégiens ou des lycéens en visite éducative, ou encore des survivants, une autre partie des visiteurs pourra aussi ne pas avoir ces liens particuliers avec ces événements.

Pourquoi parle-t-on seulement du Dark tourism comme étant le symptôme d’une perte de sens? Pourquoi cette envie de visiter des lieux de mort et en quoi visiter ces sites constituent un risque? Enfin, pourquoi est-il directement associé au voyeurisme ?

Une éducation morale découle de ces visites

Le Dark tourism se distingue du tourisme culturel historique au sens où il n’est pas intéressé par la transmission d’un savoir historique, mais par l’éducation à des valeurs morales. Selon l’ancien historien américain David Löwenthal, en allant dans un camp de concentration, les visiteurs ont la possibilité de spécifier leur propre identité historique et sociale. En prenant de la distance face aux situations du passé et en les reconnaissant comme possibles, nous en tirons une condamnation morale et construisons une partie de notre identité. Peter Novick, ancien professeur d’histoire à l’université de Chicago, complète ces propos en ajoutant que ce sont les valeurs transmises qui donnent au Dark tourism sa spécificité. Tout homme peut se retrouver dans une réaction d’empathie face à la douleur de ses semblables et peut se reconnaître dans les valeurs morales qui en sont tirées. Un tourisme universel qui peut transcender les appartenances sociales, nationales ou communautaires. Le risque se situe dans la manière dont ces valeurs sont transmises. Dans la mesure où c’est une éducation qui s’adresse au ressenti des visiteurs et moins à leur réflexion, le Dark tourism risquerait de devenir une pratique récréative.

Le Monument de l’insurrection de Varsovie @JeanneGandy

Le risque de spectacularisation de la mort et de la perte d’authenticité de ces lieux de mort

La mise en avant du ressenti dans le tourisme obscur est généralement vue comme soit du voyeurisme, soit comme quelque chose de plaisant. Dans les deux cas, il s’agit bien de la perte de l’authenticité du message véhiculé par ces événements associés à la mort. Le tourisme obscur éloignerait alors de la compréhension et de la vérité de l’événement. Ce qui est ainsi transmis est largement considéré comme un spectacle où l’intérêt de l’événement historique se perdrait au profit d’un sentiment de plaisir. Pour autant, le ressenti et le plaisir ne sont pas en eux-mêmes condamnés. Ce qui est dénoncé, c’est le risque qu’ils deviennent la raison d’être du tourisme obscur.

De plus, Le fait de présenter ces valeurs comme indispensables à transmettre s’accompagne d’une inquiétude quant à l’utilisation qui pourrait en être faite. On pourrait tomber dans une perversion nationaliste ou communautaire. On note ainsi le regret d’un réel apprentissage de l’histoire au profit d’une éducation aux valeurs. S’en servir uniquement pour transmettre une vision du passé ferait perdre de la profondeur aux messages véhiculés de ces lieux.

Une ligne floue entre commémoration et commercialisation

On retrouve des réductions pour aller au musée d’Auschwitz sur le site de réservation GetYourGuide et des tours privés de la zone de Tchernobyl sur le site officiel. Ces lieux pourraient-ils être entachés par les exigences du tourisme ? Un camp de concentration devrait-il vraiment être ouvert à tous ? Si le site du camp d’Auschwitz déconseille la visite aux moins de 14 ans, certaines personnes amènent aussi leur enfant. D’autres y promènent leur chien et certains postent leur selfie pris devant les rails sur Instagram. Pour le directeur de l’institut de recherches sur le Dark tourism Philip Stone, c’est ici que l’éthique de la production et de la consommation de tourisme obscur apparaît au premier plan. Il est alors primordial de s’appliquer sur la façon d’interpréter ou de commémorer l’histoire afin d’éviter là de faire de la mort un divertissement.

Jeanne Gandy