mai 12

Cyclisme : Le Tour d’Italie, une course de passionnés

Le Tour d’Italie, première course de trois semaines de la saison cycliste, s’élance de Bologne le 11 mai. Méconnue par le grand public dans l’Hexagone qui s’intéresse exclusivement au Tour de France, la course au maillot rose n’a pourtant rien à envier à son aînée, avec qui elle est souvent mise en concurrence en raison de leur proximité dans le calendrier, et s’apprête à faire vibrer les plus passionnés jusqu’au 2 juin prochain.

Logo du Tour d’Italie.
(Crédit : Sport 365)

Non, la saison de cyclisme sur route ne dure pas trois semaines. C’est pourtant ce que semblent penser de nombreux Français, habitués depuis leur naissance à la forte médiatisation de la Grande Boucle, leur tour national, au mois de juillet. S’il s’agit évidemment du Grand Tour (course de trois semaines) le plus historique, le plus prestigieux et du point d’orgue médiatique de chaque saison, le Tour de France n’est pas l’unique rendez-vous de l’année pour les passionnés de cyclisme. Deux mois plus tôt, c’est vers l’Italie que leurs regards se tournent, à l’occasion du Giro (traduction italienne de « Tour »). Cette course, souvent vue comme un « sous-Tour de France », gagne pourtant en valeur d’année en année, au point d’avoir désormais l’ambition de contester le Tour en terme d’attractivité. Avec un parcours difficile et propice à une course offensive ainsi qu’au suspense, le Tour d’Italie a de nombreux arguments à faire valoir qui pourraient à l’avenir faire de lui le Grand Tour privilégié par les médias et le grand public.

L’Italie, terre de cyclisme

Couverture du livre « Giro » de Pierre Carrey.
(Crédit : Le Point Sports)

« La course la plus dure du monde dans le plus beau pays du monde ». Tels sont les mots de Pierre Carrey, journaliste indépendant passionné de cyclisme, affichés en couverture de son livre « Giro » paru en avril. Car si le Giro suscite autant d’intérêt, c’est avant tout grâce à son pays, l’Italie, qui dispose de nombreux atouts permettant d’organiser une course animée et mouvementée.

Tout d’abord, et c’est essentiel, le profil s’y prête. Avec deux principaux massifs, les Alpes et les Apennins, eux-mêmes divisés en plusieurs zones, les montagnes sont largement présentes sur le territoire italien. Étendues sur une grande partie de l’Italie du Nord, les Alpes italiennes sont d’ailleurs plus pentues, plus difficiles à gravir que les Alpes françaises, notamment dans la région des Dolomites, à la frontière avec l’Autriche. En plus de cela, l’Italie est un pays vallonné, où de nombreuses côtes sont éparpillées sur le territoire, ce qui peut rendre une course dynamique et qui permet de voir autre chose que des étapes complètement plates et dénuées de difficultés. Ce n’est donc pas étonnant, au vu du profil du pays, si l’Italie offre de nombreuses courses de très haut niveau tout au long de la saison, à l’image des Monuments que sont Milan – San Remo et le Tour de Lombardie.

Ce n’est pas non plus étonnant si le cyclisme italien est devenu au fil de l’histoire un monde à part, avec des courses et des coureurs transalpins qui ont forgé la légende de ce sport. Les grimpeurs Fausto Coppi et Gino Bartali, tous deux adversaires au sommet lors des années 1940, sont reconnus aujourd’hui comme des légendes par les Italiens. Deux cyclistes transalpins ont par ailleurs remporté les trois Grands Tours au cours de leur carrière : Felice Gimondi, dans les années 1960, et plus récemment Vincenzo Nibali, star du cyclisme italien au XXIe siècle, qui participe au Giro cette année. Pami les 18 équipes au plus haut niveau mondial actuel, l’Italie est l’une des nations les mieux représentées avec 52 coureurs, soit autant que la Belgique, autre terre de cyclisme. Et pour la plupart de ces 52 coureurs, le rendez-vous immanquable pour lequel ils se préparent toute la saison n’est nul autre que le Tour d’Italie, leur Tour national. Briller sous les yeux du public italien n’a pas de prix pour ces derniers.

Vincenzo Nibali portant le maillot rose sur le Tour d’Italie 2016.
(Crédit : Photo News / Graham Watson)

Ce public, l’intégralité du peloton reconnaît qu’il est particulier, différent de celui qui va sur les routes du Tour de France en juillet. Sur le Giro, il n’y a pas cette notion de vacances, mais plutôt de passion. Le public italien qui se déplace sur les routes du Tour d’Italie au mois de mai est un public de passionnés, prêt à tout pour voir et suivre les coureurs au fil des étapes. Et ce public ne conquit pas uniquement des coureurs italiens. Le Français Thibaut Pinot, lors de sa première participation au Giro en 2017, a aussitôt senti la différence entre des supporters français exigeants envers lui, qui ont tendance à rabaisser les coureurs tricolores lorsqu’ils ne brillent pas, et un « public de connaisseurs » en Italie, admiratif des coureurs qui se donnent à fond et qui n’hésitent pas à attaquer. Depuis, Thibaut Pinot a su se faire aimer des Italiens, notamment au fil de ses mésaventures sur le Giro l’an dernier, où, troisième du classement général la veille de l’arrivée, il a dû abandonner, malade. Mais cette passion du Franc-Comtois pour l’Italie a fini par lui être bénéfique, puisqu’en octobre il a pu remporter le Tour de Lombardie et rendre heureux le public transalpin, qui le voit presque comme l’un des leurs désormais.

Le Tour de France, course surmédiatisée devenue aseptisée

Si le public du Tour d’Italie est différent de celui du Tour de France, la course en elle-même l’est aussi. Le Tour d’Italie, c’est avant tout une course à suspense. Sur les trois dernières éditions, la victoire finale s’est jouée à chaque fois lors des trois derniers jours de course, avec des rebondissements qui ont bouleversé le classement général.

Tom Dumoulin, vainqueur en 2017, avait attendu l’ultime étape, disputée en contre-la-montre, pour reprendre le maillot rose.
(Crédit : AFP/Luca Bettini).

Sur le Tour de France, en revanche, ces dernières années, le suspense n’était pas de la partie, et les rebondissements non plus. Pourtant, la course reste la plus médiatisée au monde, avec une diffusion dans près de 190 pays, faisant d’elle l’une des épreuves sportives les plus visionnées sur la planète, au même titre que la Coupe du Monde de football ou les Jeux Olympiques. Cette couverture médiatique ultra importante motive à l’évidence toutes les équipes, qui définissent leurs programmes de saison sur cette course, afin d’afficher aux yeux de tous leurs meilleurs coureurs. Les sponsors des équipes ont parfois même la possibilité d’influencer ces programmes, voulant montrer leur marque sur cette course qui leur offre une possibilité indéniable de faire parler d’eux. Cette couverture médiatique est nettement moins imposante sur le Tour d’Italie, premièrement en raison du mois, mai étant moins avantageux que juillet en terme de profit. Mais une autre raison est la communication autour de la Grande Boucle, avec sa caravane populaire connue dans le monde entier, ou encore sa mise en valeur du patrimoine français, lui aussi reconnu à l’échelle internationale.

Ces éléments participent à l’expansion économique du Tour auprès d’un large public, qui se voit de temps à autres récompensé, avec des départs de la course à l’étranger, comme à Düsseldorf en 2017 ou à Bruxelles en juillet prochain. L’objectif du Tour de France est donc de plaire à tout le monde, que ce soit les spectateurs, ou les coureurs. Du fait de la popularité de cette course, ces derniers veulent tous y participer, et les organisateurs se doivent de répondre à cette demande. Le nombre d’étapes de plaine, sans difficulté, où tout se joue sur la dernière ligne droite, en est le résultat. Ces étapes, vues par tout le monde, même les coureurs, comme « ennuyeuses », sont tout de même une obligation pour les organisateurs du Tour de France. La course paraît alors tout de suite moins dynamique.

De son côté, le Giro, s’il ne passe pas non plus à côté de ces étapes, arrive beaucoup mieux à s’organiser afin de ne pas rendre la course triste et monotone. Il y a moins d’étapes toutes plates, et leur répartition est telle qu’elles se succèdent rarement, lorsque sur le Tour il arrive fréquemment d’avoir deux ou trois étapes de plaine d’affilée. Le Giro rentre moins dans cet objectif de plaire à tous les profils, mais veut avant tout que la course soit vibrante, que le danger puisse venir n’importe quel jour. Pour cela, les montagnes italiennes sont utilisées parfaitement, de façon à ce que les attaques fusent. Thibaut Pinot le dit lui-même : « pour moi, grimpeur, je m’ennuie moins sur les étapes du Giro ». Car la victoire finale sur le Tour de France est désormais presque inaccessible pour les purs grimpeurs, en raison de l’évolution de la façon de courir.

À l’heure actuelle, le cyclisme qui domine sur les Grands Tours est un cyclisme calculateur, où on avance à un rythme continu, sans à-coups. L’équipe Sky, désormais appelée Ineos, archi-dominatrice sur le Tour de France, en est l’exemple parfait. Chaque saison depuis 2012, leur objectif est la victoire finale sur le Tour, et ils ont réussi cette performance six fois sur sept, dont quatre avec le Britannique Christopher Froome. Leur façon de courir est de se mettre à l’avant du peloton, de rouler à un rythme très soutenu constamment, de façon à empêcher la moindre attaque et d’éliminer les adversaires par l’arrière, et de finir seul, ou à plusieurs, au sommet, sans personne pour rivaliser. Forcément, cette facilité déconcertante de gagner décourage les autres très bons coureurs, qui cherchent une échappatoire. Celle-ci leur est offerte par le Giro, qui, contrairement à son voisin, n’a pas ce côté aseptisé. Simon Yates, le dernier vainqueur du Tour d’Espagne et acteur majeur sur le dernier Tour d’Italie, a récemment expliqué dans la presse : « Tout ce qui bouge derrière la course n’est que pure passion et c’est ce qui fait la course, le Giro. Je ne ressens tout simplement pas de passion autour du Tour de France. […] Je vais au Giro et les semaines précédentes, je suis impatient de commencer. […] Je vais au Tour et je n’ai pas ce sentiment. »

Le Giro et le Tour : deux courses qui se complètent

Cette année sur le Tour d’Italie, de nombreux coureurs importants du peloton semblent penser la même chose que Simon Yates, et préfèrent s’aligner au départ du Giro en mai que sur la Grande Boucle en juillet. Ainsi, et c’est assez rare pour être souligné, le plateau de cette 102e édition de la course transalpine s’avère être du même niveau que celui du Tour, voire plus fort encore.

Mais la concurrence qu’on affiche souvent entre les deux Grands Tours n’est peut-être pas aussi existante que cela. Chaque année, le parcours du Tour de France est dévoilé en octobre, un mois avant celui du Tour d’Italie. Les organisateurs peuvent alors se calquer sur l’autre parcours pour le compléter. Ainsi, cette saison, peu d’étapes chronométrées auront lieu sur le Tour, quand en Italie trois étapes seront disputées en contre-la-montre. En plus de cela, les organisateurs du Tour d’Italie suivent la trace du Tour de France dans la recherche de public. En effet, l’an dernier, le Giro s’était élancé d’Israël, et partira l’année prochaine de Budapest. Cette émancipation à l’étranger permet à la course au maillot rose de gagner en importance à l’échelle internationale, comme le fait déjà le Tour de France.

Le parcours du Tour d’Italie 2019.
(Crédit : L’Équipe).

Les deux courses ne sont donc pas concurrentes, mais complémentaires. L’une (le Giro) est plus vivante, dynamique et faite pour les passionnés, l’autre (le Tour) a plus d’ampleur et de prestige, et est reconnue du grand public.

Le Giro d’Italia :

– du 11 mai au 2 juin 2019

– 3 518,5 km de course

– 21 étapes

– 176 coureurs au départ (22 équipes de 8)

– principaux favoris : Tom Dumoulin (Pays-Bas / équipe Sunweb), Primoz Roglic (Slovénie / équipe Jumbo-Visma), Simon Yates (Royaume-Uni / équipe Mitchelton-Scott), Vincenzo Nibali (Italie / équipe Bahrain-Merida)…

Colin Revault