mai 20

Étudier jusqu’à l’épuisement

Pression, anxiété, stress, fatigue… Un étudiant sur quatre souffre de surcharge de travail. Le burn-out est un nouveau fléau chez les jeunes.

Au service de santé universitaire de Nice, la psychologue Sophie Bereny est débordée. Son agenda, posé sur le bureau, est rempli de rendez-vous jusqu’à fin mai. La cause : les étudiants sont sujets à “trop de stress, trop de travail, de pression, de manque de temps et de sommeil”. Pour elle, ce sont ces symptômes qui mènent les élèves au burn-out. Elle explique d’un air inquiet que « ce phénomène concerne toutes les filières, contrairement à ce que l’on peut penser ». Seule psychologue du campus, elle dénonce le manque de postes d’aide psychologique dans les universités. Cette année, sur 724 demandes répertoriées, seulement 215 étudiants ont pu obtenir une consultation : « Il y a pourtant un vrai besoin, les jeunes doivent être écoutés et entendus. » Elle explique que souvent, « lorsqu’ils arrivent enfin à avoir un rendez-vous, ils sont à fleur de peau, ils passent les séances à pleurer ». Ce manque d’accompagnement nuit à l’acceptation d’un suivi médical par les jeunes.

« J’avais des pensées suicidaires »

Après avoir redoublé les trois années de sa licence de droit, Antoine vient de la valider. Enfin. Durant ses 6 ans d’études, il a « pris 20 kilos », est devenu « impatient et impulsif ». Il admet avoir perdu toute motivation et confiance en lui. Il avoue avoir longtemps « ignoré son état ». Avant la fin de sa licence, Antoine commence à parler de sa situation. Il va voir un psychologue qui le diagnostique en dépression. « Ça m’a tellement atteint que j’avais des pensées suicidaires ». Le jeune homme explique les raisons qui l’ont mené jusque-là : « je ne me sentais pas à ma place, j’avais l’impression d’être en prison. » Fortement incité par ses parents à faire cette licence privée, il avait pour objectif d’intégrer ensuite un master de journalisme. Mais la pression, le stress, la surcharge de travail dans un domaine qui ne lui plait pas, l’ont consumé.

Le burn-out touche aujourd’hui plus d’un étudiant sur cinq / @Clara Monnoyeur

« La prépa c’est suicidaire ». Julie, 19 ans, a quant à elle, arrêté sa prépa hypokhâgne l’année dernière. “Je mangeais de moins en moins, j’étais clouée au lit” raconte-t-elle. Mais ce qui aura été le plus difficile c’est d’assumer son burn-out. Elle regrette son silence : « J’avais peur de faire le premier pas vers un psychologue.» Exigences, pression, « travail à la chaîne » et omniprésence de la fatigue sont les principales difficultés qu’elle a rencontrées. « Régulièrement, je me couchais à 5h du matin pour bosser et je me levais à 6h30 » confie la jeune femme. Un manque de sommeil qui pose également problème à Mélanie, étudiante en troisième année de droit à Aix-en-Provence. Elle « éclatait en sanglots » quasiment chaque soir. « Je faisais une, voire deux nuits blanches par semaine ». Durant ses deux premières années de droit, Mélanie avoue s’être sentie « un peu perdue au départ ». La jeune fille confie d’une voix peu assurée : « On ne savait pas tellement s’organiser, on n’est pas guidés par les professeurs alors qu’on est en première année… On se donne mais on n’a pas les méthodes. Il y avait un sentiment d’injustice et de flou. » La pression et le stress des cours sont permanents : « Je ne supportais pas l’échec, je suis très perfectionniste, c’est ce qui m’a bouffée. »

Aujourd’hui, les étudiants s’en sont sortis, mais des séquelles demeurent. Antoine est toujours suivi par un professionnel. Il tente de « regagner en autonomie et en confiance [en lui] ». Il confie en revanche que « la piste journalisme s’est éteinte ». Il travaille actuellement dans une usine en intérim et espère entrer en master en archives cinématographiques l’an prochain. Julie est désormais en carrières sociales et redécouvre la joie de lire un livre sans contraintes de temps. Elle avoue qu’avoir fait ce choix la soulage vraiment. Quant à Mélanie, elle termine sa dernière année de licence. Ce qui la fait tenir c’est “l’objectif du métier ». Elle a pris du recul sur sa situation et a appris à se détendre, à souffler, à écouter son corps et rester positive. Pour elle, il est important de continuer à croire en soi et ne pas se dire qu’une note, est une fatalité : « L’échec est un diplôme, on ne peut pas être parfait. »

Sandra Roussel, entrepreneuse, victime d’un burn-out l’an dernier.

Sandra Roussel, autoportrait / @Sandra Roussel

La jeune femme est brune, la vingtaine. Cheveux courts, yeux bleus. Ongles rongés. Une voix légère, presque timide. Parlez-lui cinéma ou illustration et son visage s’illumine. Pourtant, un mal-être persiste. Elle explique ne « jamais [avoir] été capable de retrouver l’énergie [qu’elle] avait avant ». Avril 2018 : Sandra Roussel, alors en dernière année d’audiovisuel à Nice, subit une forte pression et sombre dans une profonde fatigue, un épuisement physique et moral. Elle craque après une semaine de partiels et deux semaines de tournage consécutives.

Sandra confie : « J’ai tenu le coup, j’ai encaissé. » Après ce mois difficile, elle s’enferme chez elle. Puis, elle se réfugie dans l’alcool. Boire, danser, sortir pour oublier. L’étudiante se renferme sur elle-même, perd du poids, a des troubles de mémoires. Encore aujourd’hui les séquelles demeurent.

À ce jour, elle commence à assumer son burn-out, même si « avant c’était une notion qui me faisait rire » avoue-t-elle.  Le burn-out chez les étudiants est un phénomène méconnu : « Mes amis ne savaient pas trop comment réagir mais ils ont toujours été là pour me soutenir. » Elle déclare : « Contre mon gré, je suis restée entourée. » Être soutenue et accompagnée, c’est indispensable selon elle. Elle demande plus de prévention sur les conditions difficiles de tournage.

Qu’est-ce-que le burn-out ?

L’Association France Burn-Out (AFBO) parle « [d’un] état conduisant à un effondrement physique, intellectuel et émotionnel ». À ce jour, le burn-out n’est pas officiellement reconnu comme une maladie. L’État n’assiste ni les aidés ni les aidants, il n’existe donc pas de prise en charge particulière et optimale des malades. Problème majeur : « la banalisation du terme et sa surmédiatisation contribuent à éloigner notre regard des personnes réellement touchées », ajoute l’AFBO. Une société qui méconnaît le phénomène dans le milieu étudiant. De ce fait, la LMDE, une mutuelle étudiante, a réalisé une étude nationale à propos du bien-être des étudiants. Près de 20% des jeunes interrogés déclarent avoir déjà eu des pensées suicidaires, et 91% d’entre eux disent subir au moins une période de stress au cours de l’année.

Clara Monnoyeur/Lisa Noyal/Romane Parrado/Charlotte Queruel