Le premier ministre pakistanais Imran Khan pris entre deux feux

 Dans un climat de réactivation des tensions au Cachemire, des milliers de Pakistanais étaient dans la rue fin octobre pour dénoncer la détérioration de l’économie de leur pays.

Des milliers de manifestants ont marché depuis les principales villes pakistanaises sur la capitale pour exprimer leur inquiétude à propos de la situation économique de leur pays. © Akhtar Soomro/Reuters

Tensions militaires à l’extérieur, ras-le-bol social à l’intérieur, voici le quotidien d’Imran Khan, le premier ministre pakistanais. Elu en juillet 2018, il ne pensait sûrement pas être un peu moins d’un an et demi plus tard à la fois au bord d’un nouveau conflit possiblement nucléaire avec l’Inde et en proie à une grogne populaire de grande ampleur.

Depuis le 27 octobre, des milliers de Pakistanais sont partis de plusieurs grandes villes, principalement Karachi et Peshawar, pour rallier Islamabad. Le mouvement, baptisé Azadi Kiva (« marche pour la liberté »), a notamment pris position depuis le 31 octobre dans la capitale avec un sit-in géant. Leur leader, Fazlur Rehman, figure politico-religieuse et dirigeant du plus grand parti islamiste du pays, Jamiat Ulema-e-Islami-Fazal (JUI-F), a lancé un ultimatum à Imran Khan pour qu’il quitte le pouvoir avant dimanche 3 novembre. Un appel à la démission auquel se sont joints les principaux partis d’opposition, issus des familles politiques, le clan Sharif et le clan Bhutto. Battus lors des dernières élections législatives, ces derniers accusent également Imran Khan d’avoir truqué les élections avec le soutien de l’armée.

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Surnommé « maulana » (le « maître »), Fazlur Rehman (au centre avec un turban orange), leader du principal parti islamiste pakistanais s’est affirmé comme le leader de la mobilisation. © Arif Ali/AFP

L’économie pakistanaise sous perfusion

Au-delà de ces considérations politiques, les manifestants dénoncent la situation économique de leur pays. Avec environ 30 % de sa population qui vit sous le seuil de pauvreté, le Pakistan, cinquième pays le plus peuplé de la planète, est aussi l’un des plus pauvres. L’inflation a atteint 8 % cette année, la roupie a perdu un tiers de sa valeur et la croissance plafonne à 3 %. L’économie est affectée par l’endettement du pays, le déficit public, le déséquilibre de la balance commerciale et le très faible niveau de recouvrement de l’impôt. Les caisses de l’Etat sont vides et le premier ministre est obligé d’emprunter à l’étranger pour éviter l’insolvabilité, augmentant un peu plus sa dépendance à l’égard des pays prêteurs. Le Pakistan a obtenu, en plus du FMI, un prêt de 6 milliards de dollars de l’Arabie saoudite et de 4 milliards de dollars de la Chine.

Elu sur un programme de lutte contre la corruption, de création d’emplois et de relance de l’économie, Imran Khan est toutefois limité par le programme de stabilisation qu’il a conclu en juillet avec le FMI pour l’obtention du prêt de 6 milliards de dollars. Contraint à une politique d’austérité, il a imposé de nouvelles taxes et des coupes budgétaires. Les budgets des services publics, à l’exception, l’armée, alliée du pouvoir, ont été durement touchés.

« Nous nous battrons »

Cette situation s’ajoute aux tensions qui s’accentuent depuis l’été entre le Pakistan et l’Inde à propos de la région du Cachemire. Depuis le 5 août dernier, la région jusqu’alors autonome, pour laquelle l’Inde et le Pakistan sont en conflit depuis 1947, est maintenue sous une chape de plomb par des milliers de militaires indiens depuis la révocation de l’autonomie constitutionnelle de la partie du Cachemire contrôlée par l’Inde. Les communications avec le reste du monde ont été coupées et plus de 4 000 personnes, dont les leaders et chefs de partis locaux, ont été arrêtées.

« Cela pourrait avoir des conséquences pour le monde entier. C’est pour cela que je suis venu ici vous alerter, pas pour vous menacer », a averti le Premier ministre pakistanais, Imran Khan. © Drew Angerer/AFP

« Quand le couvre-feu sera levé, ce sera un bain de sang », a averti Imran Khan, lors de son allocution aux Nations unies où il a tenté d’interpeler la communauté internationale. Il a ensuite prévenu que si une guerre devait avoir lieu entre l’Inde et le Pakistan, ce dernier aurait à faire un choix difficile : « Soit la reddition, soit la lutte pour la liberté jusqu’à la mort. Que ferons-nous ? Nous nous battrons. » Ce conflit pourrait également dépasser les frontières des pays belligérants puisque l’Inde et le Pakistan possède l’arme nucléaire. Imran Khan a également affirmé que l’inaction de la communauté internationale pousserait une nouvelle génération à se radicaliser. Une radicalisation des discours déjà perceptible. Durant le discours d’Imran Khan, une poignée d’ « Américains pour le Cachemire » manifestaient devant le siège de l’ONU en arborant des tee-shirts associant Narendra Modi, le Premier ministre indien, à Adolf Hitler.

Félix Paulet et Jean Uminski