novembre 15

Une vie pas si rose, mais elle ne regrette rien

Cinquante-six ans qu’elle nous a quittés. Robe sobre et voix vibrante, 1m47 et monument de la chanson française. Édith Piaf a eu une vie trop illustre pour tomber dans l’oubli. Bien qu’on la connaisse comme une icône, la “Môme” n’a pas toujours eu une existence pleine de paillettes, projecteurs et tapis rouge. Son enfance dans la misère aura marqué à jamais le reste de sa vie, oscillant sans cesse entre succès et infortunes.

©XDR

Paris, 19 décembre 1915. Édith Giovanna Gassion naît. La future vedette de la chanson française grandit dans la misère. Sa mère est chanteuse de rue et son père est à la guerre. Enfin, officiellement. Robert Belleret, biographe de la chanteuse, a en réalité découvert que Louis Gassion avait été réformé : il n’est pas parti à la guerre mais a vécu une vie de nomade à travers la France.

Deux ans après avoir abandonné sa fille et horrifié par l’état dans lequel il la retrouve – misérable -, Louis Gassion emmène Édith vivre à Bernay (Normandie) chez sa grand-mère. Cette-dernière gère une maison close. Édith y vit heureuse. « Elle parlait de Bernay comme de ses premières années de bonheur, elle avait un toit, elle était nourrie, elle était lavée et chouchoutée par les femmes », rapporte Benoît Lecoq, responsable des animations culturelles de la ville. La légende raconte qu’à cette époque, les biberons d’Édith étaient remplis de vin rouge. Ce qui l’aurait mené à avoir une vie pleine d’excès.

Son père la récupère en 1922. Ensemble, ils mènent une vie d’artistes : il est circassien itinérant ; elle est chanteuse débutante. On la surnomme « Miss Édith, phénomène vocal ». Un talent naît. Huit ans plus tard, Édith Gassion s’affranchit de son père pour former un duo avec son amie Simone Berteaut, dite “Momone”.

À 17 ans, la jeune femme  connaît son premier grand amour : Louis Dupont. En février de l’année suivante, ils deviennent les parents d’une petite Marcelle. Peu de temps après ils se séparent. L’enfant meurt à l’âge de trois ans d’une méningite. C’est le retour de la misère pour Édith Piaf avec son seul moment – ou tout du moins avoué – de prostitution pour pouvoir payer les obsèques de sa fille.

Les débuts d’une longue carrière dans l’ombre des trottoirs 

C’est Louis Leplée, le directeur du cabaret parisien Le Gerny’s, qui lance la carrière d’Édith. Il la découvre en tant que chanteuse de rue en 1935. Il décide de la prendre sous son aile, de devenir un véritable mentor pour celle qu’il surnomme “la Môme Piaf”. Dès lors, Édith Piaf se produit régulièrement dans son cabaret. Sa carrière commence enfin.

Pourtant, la rue n’a pas dit son dernier mot. Le 6 avril 1936, Louis Leplée est assassiné. Non seulement Édith perd son “père adoptif”, mais en plus, elle est soupçonnée de meurtre et placée en garde à vue pour quarante-huit heures. “On suspectait les mauvais garçons de son entourage, des maquereaux et des petits truands de Pigalle”, précise Robert Belleret. Cette mort sonne le retour des problèmes pour la jeune chanteuse. Elle redescend dans les rues de Paris pour gagner un peu d’argent. Cette fois-ci, son bienfaiteur sera le parolier Raymond Asso. Il lui donne des cours de chant, lui écrit des chansons, lui apprend à s’habiller et se tenir, devient son protecteur, et amant. Édith Piaf s’envole de music-halls en salles de spectacle : l’Alhambra, Bobino, l’Européen. Succès sur succès. Jusqu’à la consécration ultime en 1937, rendue possible grâce à Raymond Asso : la salle de l’ABC – le plus prestigieux music-hall parisien. 

©XDR Édith Piaf et Raymond Asso

Plus besoin de la surnommer “la Môme”, désormais, c’est Madame Piaf. A son tour, elle guide de jeunes chanteurs en herbe : Yves Montand, Georges Moustaki ou encore Charles Aznavour. Les jeunes pousses la secondent, font ses premières parties ou lui écrivent des chansons ; elle les conseille, leur ouvre la scène et les projecteurs ou partage leur lit. La renommée d’Édith Piaf dépasse même les frontières. Elle est considérée comme la chanteuse française la plus populaire aux Etats-Unis, performant au prestigieux Carnegie Hall de New-York. Elle adapte même certaines de ses chansons à l’anglais : “Les feuilles mortes” sera “Autumn leaves” et “C’est d’la faute à tes yeux” devient “Don’t cry”.

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Succès sur scène et démons en coulisse 

La réalité sur l’indémodable môme est moins reluisante. Sous l’Occupation, la chanteuse s’installe avec “Momone” au troisième étage d’un hôtel particulier. Une maison close. A deux pas du quartier général de la Gestapo. Des soldats collaborationnistes y viennent régulièrement. Le compagnon de “Momone” est un de ceux-là. Peut-être Édith Piaf y vit un repère, un souvenir de la maison close de sa grand-mère. 

LA grande histoire d’amour d’Édith tient plus de la tragédie que du conte de fée. Elle rencontre Marcel Cerdan à New-York en 1947. C’est la passion amoureuse. Il est champion de boxe, elle est chanteuse occupée, mais ils s’aiment. Hélas pour Édith, Marcel Cerdan est marié. Elle se rend vite compte qu’elle n’est rien à ses yeux. Dans une de ses lettres à son grand ami Jacques Bourgeat, elle déplore : “C’est ta petite fille bien triste qui t’écrit et qui n’a pas beaucoup de courage, tu comprends Jacquot je suis déçue terriblement déçue, je croyais que Marcel m’aimait par-dessus tout et je m’aperçois que je ne suis que sa maîtresse, c’est tout ce que je représente pour lui”. Une femme qui espérait simplement trouver l’amour. « Il a été le seul homme que je n’ai pu suspecter d’aimer la vedette, car il était une plus grande vedette que moi.» Plus grand ravage encore que la tromperie, Marcel Cerdan meurt dans un accident d’avion après deux ans de relation, alors qu’il rejoignait Édith à New-York. La jeune femme est dévastée, ravagée par la seconde mort traumatique de sa vie. Elle trouve malgré tout la force de chanter le soir sur scène. Avec son amie “Momone”, elles écument les bars. Alcoolisée, Édith chante dans la rue, ce lieu qu’elle connaît tragiquement bien. Elle sombre dans une dépression qui ne la quittera jamais et dans l’alcool.

En juillet 1951, Édith a un accident de voiture. Elle est blessée aux côtes mais doit remonter sur la scène de l’ABC. Le médecin lui prescrit de la morphine pour supporter la douleur. Elle fait passer le médicament avec de l’alcool. Elle part en cure de désintoxication en 1953. 1957 : rebelote. Cette fois, elle arrive à oublier la drogue, mais pour mieux se réconforter dans l’alcool. Conséquence : elle enchaîne les malaises et s’effondre d’épuisement sur scène. “Je les paie cher, mes conneries”, ironise Édith Piaf.

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“C’est le bateau qui achève de couler”

Officiellement, Édith Piaf meurt le 11 octobre 1963 à Paris, dans son appartement du 67, Boulevard Lannes. Officieusement, c’est une autre histoire. La veille, à 13h10, la Môme fait une rupture d’anévrisme. Ses “conneries” auront eu raison d’elle. Danielle Bonel, sa secrétaire et confidente, l’accompagne jusqu’à la fin. 

Sa dépouille est illégalement déplacée jusqu’à son logement parisien. L’annonce de sa mort retentit comme une bombe. C’est une icône qui s’en va. Jean Cocteau, son ami, est bouleversé : “C’est le bateau qui achève de couler. C’est ma dernière journée sur cette Terre. Je n’ai jamais connu d’être moins économe de son âme. Elle ne dépensait pas, elle la prodiguait, elle en jetait de l’or par les fenêtres”. Sombre prédiction, car il fait une crise cardiaque six heures après avoir appris la nouvelle.

Le convoi funéraire est salué par un demi-million de personnes. L’Église refuse d’accorder à Édith Piaf des obsèques religieuses à cause de sa vie tumultueuse, en contradiction avec les valeurs morales du catholicisme. Elle est accompagnée par 40 000 personnes au cimetière du Père Lachaise où elle repose avec son père, sa fille Marcelle et son dernier mari Théo Sarapo. Édith Piaf, la môme, l’enfant éternelle, s’en est allée il y a 56 ans. 

Enora Hillaireau et Romane Parrado