novembre 23

Cordonnier, un métier qui perd pied

 Les « raccommodeurs de souliers » plus communément appelés « cordonniers », sont ces artisans qui réparent vos chaussures. Serge Lapayre a repris la cordonnerie de son père. En plein centre de Cannes, ce passionné raconte son quotidien et ses inquiétudes face à l’évolution du métier.

https://lh4.googleusercontent.com/QImCEv9YWH-hzA9S0CoiRJH3uriSn5v-a55UQK1XQ8iM6OFDWFGqp7qPdXPU_AOY0j47bMa1AiZhkp0vP0wlZtNHKwnnQii-q5Y7FDy548-ZTziXt0eIHskCrmzYG__gCYCPKDZiCbB91Nl1oQ
Serge répare le talon d’une cliente : « Nous n’avons rien à vendre que notre savoir… » /@Clara Monnoyeur

L’odeur du cuir, le bruit des machines qui taillent le fer, et une voix qui interpelle. « C’est le plus beau métier du monde », clame Serge, accoudé à son comptoir. Comme si son nom le prédestinait à réparer des chaussures, Serge Lapayre, cheveux gris, yeux bleus, porte sur ses mains les traces de l’artisanat. Cette boutique située en face de la gare de Cannes est gardée par un chien, qui vient dire bonjour aux clients et saute sur le comptoir quand son maître crie « Boogie ». Ici, on trouve de tout : produits nettoyants pour le cuir, tiroirs remplis de lacets, chausse-pieds, clés, gravures… Sous ses airs de quincaillerie, l’univers de la chaussure et de la serrurerie domine. Les souliers remplissent les étagères ou sont suspendus par des fils au plafond. Des chaussures partout, dans tous les états, de toutes les époques, de tous les prix, avec chacune son histoire. Serge en reçoit plus de 250 par jour : « en 40 ans je n’ai jamais vu la même chaussure ». Sur le côté droit de sa boutique, des milliers de clés s’entrechoquent au rythme des multiples machines, tout doit aller vite, car les journées sont longues. Serge travaille entre huit heures et dix heures par jour, « refait un talon en maximum 5 minutes et façonne une clé en 20 secondes. » Après la création de l’entreprise par son père en 1970, Serge a pris la direction quelques années plus tard : « c’est un métier de passion, chaque chaussure est un problème différent, les gens viennent ici pour avoir un spécialiste ». Aujourd’hui, c’est son fils, Guillaume, qui a repris la cordonnerie mais Serge vient régulièrement « donner un coup de main » quand cela est nécessaire.

Un métier d’art en voie de disparition

Serge répare les escarpins d’une cliente. Il prend la chaussure et commence par poncer le talon à l’aide de la « fraiseuse », il en colle ensuite un nouveau. Du bout des lèvres il tient les petits clous qu’il plante dans le nouveau talon pour bien le fixer. Il coupe l’excédent à l’aide de sa cisaille, le ponce, le peint à l’aide d’un pinceau et conclu avec un coup brosse. Ce métier d’artisanat est un travail minutieux qui demande beaucoup de technicité pour Serge. Seulement, « il ne permet pas de gagner de l’argent, c’est un métier d’art, et il faut reprendre l’entreprise familiale, sinon ce n’est pas possible de s’installer » affirme le retraité. Dans son atelier, les machines de couture, de gravure, de nettoyage lui ont coutés entre 11 000 € et 30 000€. La cordonnerie devient alors serrurerie de clé de maison ou de voiture, et graphiste sur plaque. Guillaume, son fils enchaine les salons professionnels pour apprendre de nouvelles techniques, notamment pour savoir programmer les clés désormais électroniques. Serge avoue avoir la chance d’exercer dans Cannes, une ville qu’il qualifie « d’élitique », dont la clientèle est aisée et aime les belles choses. Son cas reste isolé. Aujourd’hui les cordonneries disparaissent, englouties par les grandes industries de la chaussure, notamment étrangères (Espagne, Italie, Portugal). « Elles fabriquent des chaussures en plastique, une fois usées, les gens préfèrent jeter et racheter que de les réparer » déplore Serge. La concurrence est rude et le recrutement difficile. L’entreprise compte aujourd’hui cinq salariés. Un seul d’entre eux, Alexandre, a été récemment engagé. Ce genre de métier artisanal est à la recherche d’employés constamment mais l’offre manque. Serge affirme que tous les cordonniers qu’il connait cherche de la main d’œuvre mais peine à trouver. « Le métier va s’éteindre doucement, il ne restera qu’une cordonnerie par ville… » Mais cet amoureux de la chaussure garde espoir : « il y aura toujours des chaussures, et des gens passionnés ». 

Jeanne Gandy & Clara Monnoyeur