Les paquebots n’ont pas le vent en poupe au Vieux Port

Actée cet été par la mairie de Cannes, la “charte croisière” n’aide pas à la cohabitation entre marins locaux et croisiéristes

Dans la baie de Cannes, la fumée marronâtre des bateaux est visible depuis la plage. (Photo : H.D.)

Le 25 juillet dernier, le maire de Cannes, David Lisnard, a signé une charte avec James S. Mitchell, vice-président de la Norwegian Cruise Line Holding Ltd. Surnommée la “charte croisière”, elle impose aux croisiéristes de prendre des mesures respectueuses de l’environnement, au risque d’être interdit de débarquer leurs passagers dans la ville. Silversea Cruises et Crystal Cruises ont depuis signé à leur tour. À partir du 1er janvier 2020, ce sera la fin des rejets des eaux usées dans la mer, de l’incinération des déchets à bord ou encore des débordements de sa zone de mouillage attribuée[1].

Au Vieux Port, petits bateaux de métal et de bois cohabitent avec yachts de standing et paquebots. Si MSC, Norwegian Cruise Line et compagnies se serrent la ceinture pour l’environnement, tous les problèmes n’en sont pas réglés. La cohabitation avec les mastodontes de croisière n’est pas chose facile pour les marins locaux, qui ne bénéficient pas de la clientèle espérée selon le patron pêcheur Christophe Pegues : “On va vous dire que c’est bien pour les commerces d’ici mais c’est faux. Sur les paquebots, les touristes ont tout de payé, donc quand ils débarquent, ils ont déjà leur bouteille d’eau. A la rigueur ils vont manger une glace. Bien sûr, ça fait marcher quelques business comme le Petit Train, les bus et les magasins de souvenirs. Mais pour nous, il n’y a aucune retombée économique.” Sur son voilier proposant des sorties en mer, Joyce Lambert partage le même avis. “Les gens ne font que passer. On les voit là, par dizaines ou centaines avec un guide. Mais eux ne nous voient pas”, explique-t-elle alors qu’une vingtaine de promeneurs se baladent justement sur les dalles blanches du quai. Sans un regard pour son voilier. En parallèle, la ville de Cannes engrange annuellement 56,5 millions d’euros de bénéfices[2] grâce aux croisières.

“Le soir, on a mal à la gorge”

Dans sa combinaison bleue, le mari de Joyce Lambert répare le bateau. Les odeurs de produits dégraissants et de vernis se mélangent au sel, et aux émanations de carburant. La charte croisière impose que, d’ici au 1er janvier 2020, tous les paquebots aient une essence avec une teneur en soufre de 0,1%. Cela reste cinquante fois supérieur au carburant d’une voiture diesel. “Quand les paquebots mouillent à quai, on sent l’odeur de soufre dans le port. Le soir, sur certains bateaux, on a mal à la gorge”, révèle le patron pêcheur Franck Dubbiosi. “Leurs carburants ne sont pas raffinés, c’est presque du solide. Alors quand ils manœuvrent, ça dégage énormément de CO2.” Au fond de la baie, la fumée marronâtre de deux bateaux de croisière se détache sur le ciel gris.

Cigarette à la bouche, le patron de pêche peste : “Ce n’est pas tant le CO2 qu’ils déversent qui [leurs] crée le plus gros problème, c’est le plan de mouillage. Quand il y a deux bateaux accostés, ça va. Mais dès qu’ils sont trois, ça déborde. Ils empiètent sur nos zones et nos filets. Ça les abime.” Au-delà même du problème de place, ce serait une question de méthode. “Les ancres sont lancées sur des pieds de roche pour que le bateau tienne. Chaque maillon de la chaine pèse entre 35 et 50 kg. Quand ils tombent, ils cisaillent et écorchent les fonds. Résultat, l’érosion marine est énorme. C’est un gros préjudice pour les patrons pêcheurs et l’écosystème.

Pollution dans l’air comme en mer

À bord de son bateau métallique, Fred Dessart organise des plongées sous-marines. Les combinaisons accrochées au plafond se balancent au gré des vaguelettes. Assis contre une bouteille d’oxygène, le directeur du centre de plongée de Cannes ne se dit pas dérangé par les paquebots. “Ceux qui détruisent les fonds marins, ce sont les yachts : ils jettent l’ancre où ils veulent. Dans notre site de la Laure, la tête de roche était à 8m60 de profondeur, et maintenant elle est descendue à 9m10. Ils nous l’ont décapitée.”  Son problème avec les croisiéristes, c’est le bruit. “Dans l’eau, le son se déplace trois fois plus vite que dans l’air, et mes zones de plongée sont proches des zones de mouillage des paquebots. Donc des générateurs.” Il relativise en souriant : “ il faut bien vivre avec son temps !” Une époque où Cannes est le quatrième port de croisière français, dans le pays le plus touristique du monde[3], et avec plus de 420 000 touristes de croisière prévus en 2019[4]. Le Vieux Port n’est pas près de voir les paquebots prendre le large.

Hugo Deniziot et Enora Hillaireau


[1] Zone définie dans laquelle un navire peut s’amarrer en toute sécurité

[2] CCI Nice Côte d’Azur

[3] D’après la dernière étude de l’organisation mondiale du tourisme en 2017

[4] CCI Nice Côte d’Azur