novembre 28

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Folies Bergère et Moulin Rouge : véritable libéralisation de la femme ou simple provocation ?

Moulin Rouge – Photo libre de droits

Joséphine Baker, Loie Fuller, Mistinguett, La Goulue… Nombreuses sont les danseuses qui se sont succédé sur la scène des deux plus grands music-halls de Paris. Les Folies Bergère et le Moulin Rouge fêtent respectivement leur 150ème et 130ème année d’existence. Retour sur deux institutions qui ont marqué la libéralisation des mœurs et du corps féminin. 

Les Folies Bergère, toujours aussi modernes

À l’époque, des champs parisiens à perte de vue, aujourd’hui le music-hall français le plus tendancieux du moment. Les Folies Bergère reposent sur d’anciennes terres cultivées par des maraîchers aux XVIIe et XVIIIe siècle. De maison d’habitation, à magasin populaire spécialisé dans la literie, le lieu devint rapidement, en 1870, une nouvelle salle de spectacle dans le 9ème arrondissement de Paris. La femme fut mise au centre de toutes les attentions. La mode depuis les années 1830 était à l’utilisation du terme « Folies », accompagné de la localisation du futur établissement. On appela tout d’abord cet endroit « Folies Trévise » en raison de la rue Trévise, non loin. C’était sans compter sur le refus catégorique du duc de Trévise d’être assimilé à un lieu aussi fantaisiste. Ainsi, les « Folies Bergère » naquirent, la rue Bergère étant à proximité de la salle. 

Pendant la guerre franco-prussienne, la salle de spectacle servit à des fins politiques. Des réunions y étaient organisées. En 1871, Léon Sari reprit l’affaire et dirigea des travaux de rénovation dans le bâtiment. Succès immédiat pour les Folies Bergère. De nombreux artistes venaient s’y exercer. En 1881, l’artiste Manet peignait « Le Bar des Folies Bergère », Maupassant évoquait le beau monde qu’on peut y trouver dans « Bel-Ami », Zola écrivit dans « Nana » l’atmosphère si propre aux Folies. 

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La danseuse américaine Loie Fuller en pleine représentation. ©XDR

Initialement, elle dansait du burlesque, puis elle inventa l’une des danses les plus novatrices de son temps. Loie Fuller, née en 1862, était une danseuse américaine connue pour faire des chorégraphies avec de grands voiles blancs qu’elle portait à bout de bras. À peine arrivée sur Paris, elle se fit remarquer par Édouard Marchand, alors directeur des Folies Bergère. Lors de ses spectacles, elle revêtait une longue blouse blanche avec de larges manches, des lumières de toutes les couleurs venaient se refléter sur ses vêtements et elle effectuait des mouvements en même temps. Le tout était harmonieux, déroutant et unique. Aujourd’hui encore, c’est un symbole de la danse moderne au XXe siècle. 

Apparition des revues à grand spectacle 

On ne connaît pas exactement les dates du règne d’Édouard Marchand sur les Folies mais ce qu’on sait de sûr, c’est qu’il a été le créateur des « revues » à grand spectacle. La revue est un genre théâtral qui mélange musique, danse et sketchs. Marchand est le premier gérant à mettre la figure féminine au centre de ses music-halls. Des femmes entièrement dénudées firent leur apparition sur scène, c’était une première. D’abord perçus comme scandaleux, ces spectacles furent par la suite les plus suivis.  En 1894, il fut forcé par la maladie de revendre les Folies Bergère aux frères Isola (déjà impliqués dans l’entreprise à l’époque) pour 700 000 francs. En 1907, une troupe de mimes anglais vint se produire dans le music-hall. Charles Chaplin, un des membres, encore méconnu, était déjà très applaudi par le public français. Puis en 1911, c’est au tour de Mistinguett et son compagnon Maurice Chevalier de présenter leur duo sur la scène des Folies. Carton plein. 

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Joséphine Baker, égérie américaine des Folies Bergère ne portait qu’une ceinture faite de bananes lors de ses représentations sur scène.

50 ans à la direction 

Paul Derval, comédien, dirigea d’une main de fer la salle de spectacle dès 1916. On lui confia la mission de surpasser le Casino de Paris. Lui aussi, comme l’avait fait Édouard Marchand, mit sur le devant de la scène les femmes et leur nudité :  “Ah, ces femmes nues, si je m’avisais de les supprimer, je n’aurais plus qu’à fermer la boutique”, déclarait-il. En 1926, Derval remarqua Joséphine Baker, Américaine devenue Française. Véritable rivale de Mistinguett, elle devint immédiatement l’égérie des Folies. Les jazzmen s’arrachaient cette « perle noire » qui dansait avec pour seul accessoire une ceinture de bananes. Paul Derval décida également de donner un coup de jeune à son bien en organisant d’énormes travaux. Des balcons furent ajoutés pour augmenter la jauge du public, toutes les fondations furent repensées. Les travaux étaient colossaux. 

En parallèle dans l’obscurité du théâtre des Folies, quelques femmes se faisaient plus discrètes mais certainement pas aux yeux des spectateurs. Derval fermait les yeux et les laissait « faire leurs affaires ».  Saut dans le temps jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. La guerre força tout d’abord Derval à fermer les portes, mais les Allemands, mécontents de voir les Folies inhabitées, demandèrent à ce qu’elles rouvrent. Depuis, les Folies Bergère prospèrent notamment grâce à Hélène Martini, l’une des premières femmes à la tête du lieu. C’est celle qui modernisa le plus la programmation, consciente des évolutions de la société post-Trente Glorieuses. En 1980, elle fêta même le 50 millionième spectateur, l’équivalent de la population française à l’époque. En 2010, les Folies intègrent la nouvelle enseigne des “Théâtres Parisiens Associés”, regroupant une cinquantaine de théâtres privés. En 2013, le groupe Lagardère en devient l’actionnaire principal. Il avait déjà déboursé 9 millions d’euros en 2011 pour obtenir des parts. Frédéric Jérôme gère depuis le théâtre. Aujourd’hui, les Folies Bergère, ce sont près de 1 700 spectateurs qui peuvent venir assister à un spectacle. 

Le Moulin-Rouge, lieu de tous les scandales

Première affiche du Moulin Rouge, Henri de Toulouse-Lautrec

Célèbre institution qui fait la réputation de Montmartre, le Moulin Rouge est, depuis sa création, symbole d’une volonté de libéralisation des mœurs et de sublimation des arts. Né le 6 octobre 1889 de l’imaginaire de Charles Zidler et Joseph Oller, ce nouveau music-hall devient rapidement le théâtre de réjouissances et de débauches, où les Parisiens de toutes classes sociales se mêlent.

Bourgeois et bohèmes s’y rendent fréquemment et le lieu devient rapidement le refuge d’artistes célèbres. Parmi eux, le fameux peintre Henri de Toulouse-Lautrec, qui immortalise rapidement les danseuses en quelques coups de crayon. Des jeunes femmes, belles et frivoles, qui ne passent pas inaperçues et qui se parent de surnoms qui restent aujourd’hui dans les mémoires : La Goulue, Jane Avril, ou encore, la fameuse Mistinguett. C’est aussi l’occasion pour de jeunes chanteurs débutants de se faire un nom, et non des moindres : Edith Piaf, Yves Montand ou Charles Aznavour se succèdent sur la scène. Cette même scène, qui sera partagée par des acteurs en devenir, tels que Jean Gabin ou Line Renaud. 

Bien que le lieu soit celui de tous les interdits, où l’on n’hésite pas à « s’encanailler », le Moulin Rouge connaît quelques scandales.

Le premier éclate en 1893, à l’occasion du bal des Quart’Z’Arts, fête parisienne organisée par des étudiants aux Beaux-Arts. Pour sa seconde édition, le bal propose sur la scène du Moulin Rouge le défilé d’une Cléopâtre entièrement nue, accompagnée de servantes, nues également. Selon la Société générale de protestation contre la licence des rues, ce fait relève « d’une extrême gravité et d’une inadmissible impudeur. » La Ligue de la Défense Morale attaque en justice les organisateurs du bal.

Un second scandale, lui, touche plus particulièrement le Moulin Rouge. En 1907, la pièce Reine d’Egypte, interprétée en mimes, est présentée sur la scène du music-hall. Un égyptologue réveille une momie en lui donnant un baiser. Problème, l’égyptologue en question est joué par une femme : Mathilde de Morny. Sa partenaire de scène (et dans la vie) n’est, par ailleurs, pas n’importe qui. Il s’agit de l’écrivaine Colette, déjà connue à l’époque pour ses textes libertins et féministes qui scandalisent. Le baiser des deux femmes provoque l’indignation : des cigarettes et des tabourets sont jetés sur scène, tandis qu’une bagarre générale éclate, entraînant l’interdiction de futures représentations par le préfet de Police.

“Vingt jambes en l’air. La pesanteur est envoyée par-dessus les moulins” 

Mais le vrai scandale, celui qui fascine autant qu’il dérange la bonne société de l’époque, est justement ce qui contribue aujourd’hui encore à la popularité et au succès du Moulin Rouge, en France comme à l’international. Une danse légère, osée et sensuelle : le French Cancan. Apparu au cours du XIXe siècle, vraisemblablement dans les années 1820, le Cancan (appelé initialement Chahut) est un dérivé du Quadrille et tiendrait son nom du « coin-coin » du canard, dont la démarche rappellerait celle des danseurs. Le Quadrille, danse de salon originairement très codifiée, où les partenaires exécutent des mouvements précis, lents et élégants, cède petit à petit la place à une danse beaucoup plus désordonnée et libertine, dès 1825. Les hommes, en premier lieu, se mettent à danser seuls et s’adonnent à des mouvements complètement fantasques et burlesques. Ils se jettent à plat ventre par terre et se laissent glisser dans les salles de bal, improvisent des mouvements saccadés, marchent sur les mains… Les femmes n’osent les imiter que quatre ans plus tard, en 1829, et dansent seules à leur tour : le Cancan est né. La Goulue, Jane Avril ou encore Valentin le Désossé en deviennent des figures iconiques, enchaînant des prouesses de souplesse. 

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La Goulue et Valentin le Désossé – Bal au Moulin Rouge, 1895, Henri de Toulouse-Lautrec

Malheureusement, le Cancan est rapidement jugé indécent, et est très vite interdit. Les forces de l’ordre, avec l’appui de la presse et du Clergé, ont pour mission d’arrêter les danseuses et danseurs de Cancan. Mais au grand dam des garants des bonnes mœurs, cette danse persiste. Pire : elle suscite la curiosité des citoyens et gagne en popularité. Le Cancan atteint sa consécration avec le célèbre et iconique levé de jambe, auquel les femmes s’adonnent avec une apparente et étonnante facilité. Au mouvement, se joint rapidement une dernière touche symbolique : le célèbre Galop Infernal, issu de l’opéra Orphée aux Enfers, de Jacques Offenbach. Le morceau devient un hymne qui traverse les frontières et qui est, encore aujourd’hui, non seulement le plus grand succès d’Offenbach mais aussi, et surtout, la musique du French Cancan.

« Vingt jambes en l’air. La pesanteur est envoyée par-dessus les moulins. En lames successives, les femmes s’écartèlent sur la piste, offrant leur sexe aux forces obscures de la terre. Quand elles rebondissent, c’est pour retrouver les ailes perdues. Ainsi, disputées entre deux éléments, les danseuses miment la lutte du corps et de l’esprit. » Henry-Jacques. Moulin Rouge – 1925

Camille Esteve & Romane Parrado