« Si on est dans la rue, c’est parce que les discussions n’aboutissent à rien »

Sophie Vache, présidente de la FDSEA du Vaucluse dénonce « l’agri-bashing »

À Toulouse, Nice ou encore Le Cannet, les manifestations des agriculteurs se multiplient depuis début octobre. Des centaines d’agriculteurs, lassés d’être montrés comme des pollueurs, ont bloqué les autoroutes dans la région. De plus en plus de maires ont décidé de signer des arrêtés anti-pesticides, dans le but de protéger la santé de leurs habitants des produits phytosanitaires. En juillet dernier, Brigitte Reynaud, maire de Revest-des-Brousses a voté pour l’interdiction des pesticides. Le 10 septembre, Pierre Leroy, maire de Puy-Saint-André a pris cette même décision. Le maire de Gignac-la-Nerthe, Christian Amiraty a lui aussi décidé d’interdire les pesticides lors du prochain conseil municipal. Ces initiatives plaisent aux consommateurs et aux ONG qui luttent contre les pesticides. Mais elles attisent la colère des agriculteurs qui ont l’impression d’être diabolisés aux yeux du public. Sophie Vache, présidente de la FDSEA (Fédération Départementale des Syndicats d’Exploitants Agricoles) du 84 explique pourquoi ils se sentent pointés du doigt.

Sophie Vache, présidente de la FDSEA du Vaucluse

Qu’est-ce que vous appelez « agri-bashing » et pourquoi autant d’agriculteurs sont en train de manifester ?

« L’agri-bashing » est un terme détourné de l’anglais. Il exprime le malaise ressenti aujourd’hui dans l’agriculture et le dénigrement des agriculteurs. Surtout dans les médias. On nous montre toujours sous une image négative, alors qu’il n’y a pas de raison de nous stigmatiser.

Comment est-ce que les médias dénigrent les agriculteurs ?

Par exemple dans les reportages, on ne montre que le côté pollueur, on nous montre seulement comme des agriculteurs qui traitent leur produits avec des pesticides mais nos produits sont quand-même bio car les produits que nous utilisons sont d’origine naturelle. Mais ça, on ne le montre pas. On est toujours vu que de cette manière et c’est vraiment dommage. Il y a beaucoup de contrôles, il n’y a pas besoin de s’inquiéter de la traçabilité des aliments. En même temps, je comprends que les jeunes se posent beaucoup de questions sur la manière dont les aliments sont produits.

Est-ce que cette tendance à justement tout remettre en question et revendiquer une alimentation plus saine nuit à votre travail ?

Quand on veut nourrir en masse, c’est très complexe. On veut fournir des produits de qualité et naturels. Comme vous pouvez le faire chez vous avec votre petit jardin par exemple sans utiliser de produits. Mais nous, on produit à une échelle trop importante. Et on est de plus en plus nombreux sur cette planète donc c’est de plus en plus difficile de répondre à cette production de masse. On est plusieurs à essayer de trouver des alternatives.

Vous êtes viticultrice bio, est-ce que vous aussi vous utilisez des pesticides ?

Oui, j’en utilise. En principe, dans l’agriculture biologique, on a le droit d’utiliser des pesticides mais il faut juste qu’ils soient d’origine naturelle. On traite nos champs comme les autres. La difficulté se repose dans la classification des agricultures. Par exemple l’agriculture mixte ou raisonnée (démarche dans la production agricole qui prend en compte la santé, l’environnement et le bien-être animal, le principe étant d’optimiser le résultat économique en contrôlant la qualité d’intrants utilisés) ne peut pas être classée donc la question d’utilisation des pesticides est un peu compliquée.

Que pensez-vous des agriculteurs qui ne participent pas aux manifestations, qui arguent que l’agri-bashing n’est pas le principal problème des agriculteurs ?

C’est une position de syndicaliste, qui ne sont pas du même avis que nous et que je comprends aussi. Mais il faut rester lucide. Il faut remettre en route les discussions sur les divers problèmes des agriculteurs et des solutions possibles mais on en est arrivés là. Si on est dans les rues c’est parce qu’après une série de discussions et de négociations, ça n’a abouti à rien.

Pourquoi est-ce que vous êtes contre les arrêtés anti-pesticides qu’on voit se multiplier en France ?

Dans le Vaucluse par exemple, on enlève beaucoup de terres et donc des revenus aux agriculteurs. On prend des terrains qui sont près de zones agricoles pour construire des habitations mais on ne se soucie pas des habitants. Le problème vient des maires. Il n’y a pas seulement la question des traitements dans les champs qui peuvent gêner ces habitants mais aussi toute sorte de nuisance comme par exemple le bruit d’un tracteur à 6 heures du matin un dimanche. Personne n’a envie de ça. Mais pourtant nous on doit travailler. C’est pour ça qu’il faut vraiment une prise de conscience des élus mais aussi des agriculteurs. Nous sommes contre ces arrêtés, parce qu’ils nous délimitent mais personne n’est allé sur le terrain pour voir comment on fonctionne. On veut de la concertation. Mais ils prennent ces arrêtés sans nous consulter et ça crée un déséquilibre dans une économie agricole déjà fragilisée comme ça.

Pourquoi la transition vers le zéro pesticide est si difficile ?

On veut avancer mais en revanche il faut nous apporter des solutions. On ne peut pas aboutir à cette transition si derrière, on n’a pas de produits de substitutions pour remplacer les pesticides. On est dans une impasse technique. On est obligés d’abandonner certains types de production et parce que les régulations ne sont pas les même dans chaque pays, on se retrouve aussi dans une impasse au niveau de l’exportation.  Et ce n’est pas bon pour le consommateur non plus car il va consommer les mêmes produits mais qui viennent de l’étranger et l’agriculture française disparaîtra. La solution c’est de trouver des produits de substitutions ou des méthodes alternatives avant de nous interdire toute utilisation de pesticides.

Kimberley Lestieux