décembre 11

Adèle Haenel, symbole des violences faites aux femmes dans le 7ème art 

L’actrice française Adèle Haenel a témoigné du harcèlement sexuel qu’elle a subi de ses 12 à 15 ans de la part du réalisateur Christophe Ruggia. Une vague de soutien s’est alors créée sur les réseaux sociaux, rejointe par le milieu du cinéma et les associations. Ce discours est devenu en quelques jours un symbole des violences faites aux femmes dans le 7ème art.

Un cri glaçant d’une heure. Ce cri, c’est celui d’Adèle Haenel, 30 ans, deux césars, et déjà une vingtaine de films. Suzanne, Les Combattants, 120 battements par minute, et plus récemment En Liberté sont les films qui l’ont fait connaître. Le 3 novembre, dans une enquête de la journaliste Marine Turchi, l’actrice française Adèle Haenel accuse le cinéaste Christophe Ruggia de harcèlement sexuel et d’attouchements. Le lendemain, 4 novembre, elle donne un entretien filmé à Médiapart, mené par le journaliste Edwy Plenel. L’actrice raconte, 15 ans après, l’emprise, les attouchements répétés, les baisers forcés. Elle avait entre ses 12 et 15 ans, lors de son premier tournage pour le film Les Diables. Christophe Ruggia, le réalisateur, en avait 20 ans de plus. Un témoignage fort, ou Adèle Haenel témoigne de sa douleur, de sa rage et interroge la société : « Les monstres, ça n’existe pas. C’est notre société, c’est nous, c’est nos amis, c’est nos pères. C’est ça qu’on doit regarder. On n’est pas là pour les éliminer mais pour les faire changer, mais il faut passer par un moment où ils se regardent où on se regarde ».

Une vague de soutien inédite 

Son témoignage a eu une forte résonance dans le milieu du cinéma et au-delà. Sur les réseaux sociaux, de nombreux acteurs et actrices ont fait part de leur soutien, à l’instar de Marion Cotillard, Omar Sy ou Julie Gayet. La Société des réalisateurs de films a rapidement annoncé la radiation de Christophe Ruggia. Unifrance, l’organisme chargé de la promotion du cinéma français à l’étranger, a indiqué travailler à la création d’une « charte à l’attention des artistes et professionnels » afin de prévenir de ces situations. Les associations pour le droit des femmes ont aussi évoqué soutenir l’actrice, tout comme le collectif Nous Toutes. Son témoignage, est devenu un emblème. Dans cet entretien, l’actrice questionne et remet en cause la société du cinéma et la société de manière générale : « Comment cela a-t-il pu arriver ? » demande t-elle. Parfois crispée, mais les yeux grands ouverts, la voix forte et déterminée, Adèle Haenel explique la raison de son long silence « Je me suis tue parce qu’il est un artiste, un défenseur des sans-papiers, des réfugiés, des fragiles ». 

Un message devenu politique 

Aujourd’hui, elle estime avoir plus de pouvoir pour enfin parler et être écoutée, même si l’on sent dans sa voix une douleur et une rancœur encore présente : « Ruggia dit qu’il m’a découverte, il m’a surtout détruite ». Cette affaire « privée », est devenue une question publique, et relance le mouvement #Metoo. 

En France, contrairement aux États-Unis où le mouvement #Metoo avait pris une plus grande ampleur, les hommes du cinéma français semblaient avoir été jusque-là épargnés, à l’exception de deux plaintes pour viols déposées contre le producteur Luc Besson. En janvier 2018, un collectif de 100 femmes, dont Catherine Deneuve, Catherine Millet et Ingrid Caven avait même signé une tribune dans le journal Le Monde défendant la « liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle ». Cette tribune faisait suite à l’affaire Weinstein et aux multiples accusations et dénonciations sur les réseaux sociaux dans le cadre du mouvement #Balancetonporc. 

Adèle Haenel, qui dénonçait l’inaction de la justice dans le cadre d’affaires de harcèlement sexuel, a finalement décidé de porter plainte le mardi 26 novembre /@DR

Dans ce contexte, le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire pour « agressions sexuelles sur mineure de moins de 15 ans par personne ayant autorité » et « harcèlement sexuel ». Après la diffusion de l’entretien par Médiapart, Adèle Haenel, ne souhaitait pas porter l’affaire devant la justice. Elle avouait regretter « le peu de condamnations dans ce type d’affaires », et dénonçait « les violences systémiques faites aux femmes dans le système judiciaire ». Mais le mardi 26 novembre, elle affirme ne pas vouloir se « dérober » à l’action judiciaire. L’actrice a été entendue par des enquêteurs sur ses accusations d’« attouchement» et de « harcèlement » contre le réalisateur, et a finalement porté plainte.

Christophe Ruggia, de son côté, continue de nier les faits qui lui sont reprochés. Dans la cadre d’un droit de réponse adressé au site d’investigation, il a seulement admis avoir « commis l’erreur de jouer les pygmalions avec les malentendus et les entraves qu’une telle posture suscite », et a ajouté « mon exclusion sociale est en cours et je ne peux rien faire pour y échapper ». Il a également déclaré « Le Moyen-Âge avait inventé la peine du pilori mais c’était la sanction d’un coupable qui avait été condamné par la justice. Maintenant, on dresse, hors de tout procès, des piloris médiatiques tout autant crucifiants et douloureux ».

Mais le témoignage d’Adèle Haenel, qui explose sur les réseaux sociaux, semble être plus fort que les négations de Christophe Ruggia. Il a déclenché une grande prise de conscience, et pose de nombreux questionnements quant à la société et aux conditions des femmes dans le cinéma, où le pouvoir est souvent masculin. Rappelons que le milieu culturel et celui du cinéma appartiennent encore majoritairement aux hommes. En France, moins d’un film sur quatre est tourné par une femme.

Clara Monnoyeur