Rencontre avec Chang Kang-Myoung, auteur de « Génération B. »

Chang Kang-Myoung est aussi l’auteur de « Parce que je déteste la Corée » ; la critique des faits sociaux est un thème récurrent dans ses écrits. (Photo : J.M.)

Chang Kang-Myoung est un écrivain et ex-journaliste sud-coréen aux multiples prix littéraires. Son livre, Génération B., paru en France en juillet dernier aux éditions De Crescenzo, est le dernier de ses écrits à avoir été traduit en français. A l’occasion du festival du livre de Mouans-Sartoux, il était en France en octobre dernier, et a répondu à nos questions sur son parcours et son livre.

Génération B. peut être décrit comme à mi-chemin entre un thriller psychologique et un polar. Bien qu’il soit avant tout une fiction, le livre délivre une poignante analyse de la réalité. Il raconte l’histoire d’un groupe de jeunes universitaires désabusés, issus d’ une génération qui n’a plus le droit de rêver. Les générations précédentes leur ont légué un monde déjà « accompli », où ils ne peuvent qu’être les rouages d’un système compétitif et déjà tracé. L’un des personnages, Seyeon, est une jeune femme brillante qui se lamente de ne rien pouvoir apporter au monde, ne plus pouvoir apporter sa touche de couleur à une société déjà « blanchie » (d’où le titre original du livre, Pyobaek – « blanchi » en coréen). Elle met fin à ses jours, alors même que tout lui réussit, mais pas avant d’avoir orchestré un plan destiné à faire parler, et secouer le pays. Un site internet apparait et publie, post mortem, ses écrits, ses critiques de la société, et sa vision du suicide comme acte de rébellion. Ses amis, qu’elle a manipulés, se suicident à leur tour, après l’avoir préalablement annoncé sur le site. Une atmosphère sombre et pesante donc, qui pousse à la réflexion, avec des plaidoiries pro-suicide qu’il sera préférable d’éviter pour les âmes les plus fragiles.

La critique de la société est ici au cœur de tout, et c’est un thème récurrent dans les écrits de Chang Kang-Myoung. Lors d’une rencontre à Mouans-Sartoux, il nous explique* pourtant que ce n’est pas son intention première : « Quand j’écris, je n’ai pas d’intention de critiquer la société, mais c’est quelque chose que je fais naturellement donc mes textes reflètent cela. Mon tempérament a été naturellement absorbé dans le texte. » Il décrit son passé de journaliste (il a travaillé 11 ans pour un quotidien coréen, ndlr) comme une bonne école : « j’ai appris à observer comment les gens pensent, comment la société bouge, à sophistiquer mon style d’écriture. »

Avec un tel ancrage social et contextuel, les enjeux de Génération B. peuvent échapper au lecteur occidental, sans connaissances ou recherche préalables. La Corée du Sud n’est un pays développé et démocratique que depuis peu, et le fossé et l’incompréhension entre la génération actuelle et la précédente y sont grands, un fossé générationnel qui n’a pas d’équivalent direct en Occident. Comme le livre le dit, là-bas, « les grands rêves d’hier n’ont pas d’équivalent aujourd’hui. »

Mais à mesure que l’on avance dans les pages, les mots font écho. L’auteur nous explique : « la jeune génération pense qu’elle ne pourra jamais faire mieux que ses parents, et il s’en découle découragement, dépression, etc. […] La vie des jeunes est assez difficile, ils disent souvent que la Corée ressemble à un enfer, et que la jeune génération abandonne l’idée du mariage, des relations, et des projets immobiliers parce que la vie coûte de plus en plus cher et qu’ils n’arrivent pas à suivre le rythme. » Des mots qui résonnent sans trop de difficulté avec l’actualité française. D’ailleurs, lorsqu’on lui demande quelles différences existent entre les littératures coréenne et française, Chang Kang-Myoung répond : « La littérature reflète la société, l’histoire, les problèmes d’actualité… et tout cela est différent entre la Corée et la France. […] Mais aujourd’hui, on vit aussi en globalisation, donc les problèmes qu’on vit en Corée tendent à exister aussi en France et ailleurs. »

*Propos traduits par Rim Joung Eun.

Iman Taouil