Au Liban le soulèvement de l’évidence

Tatiana Saroufim a 24 ans, présentatrice télé elle fait partie de la jeunesse qui a initiée un mouvement de contestation historique, pour Buzzles elle témoigne

Tatiana et la jeunesse du pays du cèdre manifestent depuis des semaines contre une classe politique jugée incompétente et corrompue

Jeudi 17 octobre, Saad Hariri premier ministre d’un gouvernement tancé depuis des mois par un peuple qui n’a plus confiance en ses institutions commet l’impair de trop. Il annonce la création d’une taxe qui prélèvera 20 centimes de dollars (18 centimes d’euros) sur chaque appel effectué via les plateformes What App ou Viber. Le jour même le peuple s’embrase, partout dans le pays des mouvements se forment, les drapeaux rouges fleurissent et les chants s’amplifient. Aussitôt le gouvernement fait marche arrière, mais il est trop tard, un mouvement sans précédent est lancé. Pour Tatiana il s’agit d’une révolution historique : « pour la première fois au Liban nous voyons quelque chose comme cela […] sous un seul slogan et un seul espoir, tous les Libanais sont unis ». L’unité justement est tout à fait exceptionnelle dans un pays qui ne compte pas moins de 18 mouvances religieuses reconnues officiellement. Sunnites, chiites, maronites, alaouites, tous sont unis dans un même élan. Après plusieurs jours de contestations, le 21 octobre le pouvoir répond enfin et annonce des mesures anti-corruption ainsi que la suppression de nombreux impôts. Trop peu pour calmer la grogne : « ces mesures sont bonnes mais le peuple ne croit plus en ce gouvernement » juge la jeune femme. Six jours plus tard, le 27 octobre, la révolution prend un nouveau tournant grâce à une manifestation de force jamais vue. De Tripoli au Nord à Tyr au Sud, une chaîne humaine de 170 kilomètres se crée, des hommes, des femmes, des enfants se tiennent la main au son de l’hymne national. Fait historique encore lorsque le 29 octobre Saad Hariri devient le premier président du conseil de l’histoire du Liban à démissionner. Pourtant la rue n’est toujours pas apaisée, car plus que des scalps, elle, demande une révolution systémique.

Depuis des mois, les Libanais se battent pour une révolution systémique.

« Nous voulons vivre avec dignité »

Si depuis quelques semaines la population s’est enflammée, c’est parce qu’elle vit sur les braises d’un système politique jugé corrompu et incompétent depuis plus de 30 ans. En premier lieu, la corruption mine le pays, classé 42ème pire pays du globe à ce niveau selon Transparency International. Au Liban elle est présente dans toutes les sphères de la société. Depuis la fin de la guerre civile en 1990, la refonte du système politique obligeant à former un pouvoir issu de mouvements de différentes confessions religieuses entraîne une corruption intense entre les parties. Une pratique qui passe d’autant plus mal que le pays vit depuis plusieurs décennies une grave crise financière et sociale. La dette publique culmine à 86 milliards de dollars soit 151% du PIB, cette année le pays va rentrer en récession avec des prévisions de -0.6% et a une inflation autour de 3%. « Nous sommes devenus un pays cher alors qu’il n’y a pas d’argent ici […] nous voulons vivre avec dignité » explique Tatiana. Les services publics manquent de moyens, la gestion de l’eau et de l’électricité est désastreuse et les coupures sont monnaie courantes. En 2020 le gouvernement arrêtera de subventionner le secteur de l’énergie ce qui augmentera de 180% la facture des Libanais. La gestion des déchets aussi est défaillante et est source de manifestations depuis 2015 déjà lorsque la plus grande déchetterie du pays fût fermée, par manque de moyens encore. Sur tout le territoire, les déchets s’empilent par milliers car il n’existe seulement que deux déchetteries au Liban. Des dysfonctionnements d’autant plus inquiétants que dans le pays plus d’un tiers des familles vivent sous le seuil de pauvreté (36.3%, selon les chiffres les plus récents (2015)).

Avec plus de 13.000 abonnés, Tatiana est très influente sur les réseaux sociaux où elle n’hésite pas à partager des vidéos de la contestations.

Un contexte géopolitique difficile, source de la crise de l’emploi

Pour déchiffrer le mal qui ronge le jeune état (crée en 1943), il faut rendre compte de sa géopolitique et de son histoire migratoire. Encerclé par la Syrie et ses voisins au sud la Jordanie et de la Cisjordanie, le Liban a accueilli depuis 70 ans les réfugiés des conflits alentours. Dès 1948, lors du premier conflit Israélo-Palestinien, des centaines de milliers de Palestiniens fuirent vers le pays du cèdre. En 1967 également à la suite de la Guerre des Six Jours, en 2003 les Irakiens arrivent fuyant la deuxième guerre du golfe et enfin en 2011 les Syriens depuis le début de la guerre. Le contingent de Syriens immigrés au Liban est de plus d’1 million d’individus soit 20% de la population, une part énorme que Beyrouth n’est pas en mesure d’assumer. Depuis cet exode massif, le taux de chômage a explosé, autour de 20% et celui des jeunes autour de 35%, justement c’est ce dernier qui est au cœur des manifestations de la jeunesse. « Quand les jeunes, finissent l’université, ils ne trouvent pas de travail, ils sont obligés de partir du Liban pour en trouver. » ajoute Tatiana. Elle, à la chance d’avoir un emploi, elle travaille à MTV Lebanon, première chaîne privée du pays et présente régulièrement une émission dédiée à la jeunesse : Hashtag. Si aujourd’hui elle est encore partagée pour l’avenir son pays, en revanche dans les yeux de Tatiana il y a une lumière : celle de l’espoir.

Alexandre Pastorello