Colombie : Trois ans après, l’accord de paix souffre d’un demi-siècle de diabolisation des FARC

Trois ans après la signature du processus de paix entre les guérilleros FARC et l’Etat colombien, il peine à être pleinement mis en œuvre. La faute à cinquante ans de guerre civile et de dénigrement des insurgés.

Si l’accord du 26 septembre 2016 a mis fin au conflit armé, les stigmates de cinquante ans de conflit sont toujours visibles au sein de la société colombienne. © Claus Staal

Trente six heures de voyage, trois vols et deux escales à Amsterdam et au Panama. Rejoindre Bogotá depuis Copenhague donne un avant-goût de la réalité du protocole de paix entre l’Etat colombien et les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie). L’accord de Carthagène des Indes n’a été signé il y a seulement trois ans mais les négociations ont commencé quatre ans auparavant. Et celui-ci peine à pleinement s’appliquer.

Ce traité de paix, signé le 26 septembre 2016 entre Juan Manuel Santos, Président de la République colombienne, et Rodrigo Londoño, leader des guérilleros FARC, tenait en quatre points majeurs. En échange du désarment des factions FARC, une réforme agraire visant à donner des terres aux petits paysans devait être mise en place et l’état colombien devait garantir la lutte contre le trafic de drogues et la sécurité des guérilleros repentis et de leurs familles.

C’est ce dernier point qui pose le plus de problème. Sept meurtres de FARC repentis ont été commis depuis le début de l’année. Le gouvernement colombien y a répondu en concédant le droit à certains anciens guérilleros de conserver une partie de leur arsenal pour assurer la protection de leurs leaders politiques. En outre, les camps des FARC, en voie de reconversion en destinations d’éco-tourisme ont été placés sous haute protection, encadrés par l’armée. La situation ne semble toutefois pas refroidir les touristes, déjà présents à Tierra Grata. Avec celui de Pondores, ce sont les deux seuls camps à être totalement réaménagés pour accueillir des touristes. Vingt-quatre autres de ces Espacios Territoriales de Capacitación y Reincorporación (Espaces Territoriaux de Formation et de Réincorporation, ndlr) devraient voir le jour, les anciennes infrastructures des insurgés et le cadre magnifique de la jungle se prêtant bien à cette activité. Et une fois passé les portes du campement, l’atmosphère qui y règne, est apaisée. Le dépôt des armes a provoqué le regroupement familial de nombreuses familles de guérilleros, si bien ces camps ont vécu une sorte de baby-boom, « Los Bebes de Paz » (les bébés de la paix, ndlr).

En voie de reconversion en destination d’éco-tourisme, les anciens camps des FARC sont toujours encadrés par les forces militaires colombiennes © Claus Staal

« Le commandant de mon unité portait une Rolex »

« Notre réinsertion a été bien plus simple que celle des FARC », explique Antonio Navarro, élu du Partido Verde (parti écologiste colombien, ndlr) et ancien membre du Movimiento 19 de Abril (M19). « Le processus a eu lieu à un moment plus propice et le M19 avait moins de revendications. Nous étions plus soutenus par la population. » Afin de renouer le dialogue au sein de la population colombienne, plusieurs organisations ont été mises en place soit par le gouvernement soit par la société civile. C’est le cas de la Jurisdicción Especial de Paz (Juridiction spéciale de la paix, ndlr), une institution non-gouvernementale dont le rôle est garantir la justice pour les victimes. Au-delà de son rôle de juger de la nature des crimes commis par chaque ancien guérillero, sa mission est de mettre en contact ex-guérillos, militaires et civils afin de mettre fin à un demi-siècle d’opposition et de diabolisation des FARC par le gouvernement colombien. Ce dernier leur a notamment pendant longtemps attribué la majorité de la culture et du trafic de cocaïne en Colombie. Une demi-vérité qui ne prend pas en compte l’organisation en une multitude de petits groupes autonomes des FARC. Si certains ont certes cultivé la feuille de coca, d’autres non, comme quelques uns ont conservé leurs motivations marxistes quand d’autres les ont vite abandonnés. « Le commandant de mon unité portait une Rolex », explique Juan, un ancien insurgé rencontré à l’Agencia para la Reincorporación y la Normalización (ARN, Agence pour la Réinsertion et la Normalisation, ndlr).

Organisation gouvernementale, l’ARN aide les FARC à retourner à la vie civile grâce à un système de parrainage entre combattants déjà réinsérés et ceux qui viennent de cesser l’insurrection. « Je suis un partisan de la paix », explique Esteban, ancien FARC ayant déserté pour se faire opérer d’un calcul rénal, « mais le gouvernement ne respecte pas ses engagements, surtout en matière d’eau potable. » Ces engagements comprenaient notamment le raccordement en eau potable les vingt-six ETCR. A l’heure actuelle, les soixante familles vivant à Tierra Grata sont alimentées par seulement deux citernes. La faute à une alternance politique à la tête de la Colombie. En 2018, Juan Manuel Santos, Prix Nobel de la Paix 2016 justement pour sa résolution du conflit avec les FARC, a été remplacé par Ivan Duque, très proche d’Alvaro Uribe, dont le mandat a été marqué par sa fermeté sur le dossier FARC. Cependant, cette position semble lasser les Colombiens. La cote de popularité du président a fortement chuté, passant de 70 à 32% d’opinions favorables, symbole d’une volonté que l’on parle d’autres sujets. Les dernières élections régionales ont d’ailleurs vu la victoire de candidats mettant en exergue l’environnement ou la gestion des réfugiés vénézuéliens, comme Claudia Lopez, première femme maire de Bogotá.

Félix Paulet

Propos recueillis par Lili Paulet, envoyée spéciale à Bogotá