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Dinos, la force dans la discrétion

Reconnu dans le milieu du rap français, Dinos est loin d’avoir les chiffres de vente des têtes d’affiche. Le jeune rappeur de La Courneuve a délivré le 29 novembre son deuxième album, Taciturne, très attendu par ses fans. Réussite musicale, ce projet ne sera sûrement pas une machine à disques d’or ou de platine. Un succès d’estime pour Dinos, qui, plutôt que d’essayer d’attirer un maximum d’auditeurs à travers des collaborations ou des tubes à n’en plus finir, a voulu faire un disque hivernal, plein de mélancolie.

L’album Taciturne est sorti le 29 novembre. © @PunchyDinos

« J’suis l’mec que tout l’monde aime bien mais qui vend pas beaucoup de skeuds (disques, N.D.L.R.) », dit Dinos dans On meurt bientôt, le titre introductif de son nouvel album, Taciturne. C’est donc ainsi que le rappeur originaire de Seine-Saint-Denis résume sa vie d’artiste. Reconnu par les spécialistes du genre comme l’un des meilleurs, il est pourtant très loin d’avoir la visibilité des têtes d’affiche, comme Ninho, Niska, Vald ou PNL, qui ont également sorti un album en 2019.
Pourtant, Dinos, âgé de 25 ans, n’est pas tout nouveau dans le milieu du rap français. Propulsé sur le devant de la scène à l’occasion des Rap Contenders en 2011, il sort par la suite un premier projet, intitulé L’alchimiste, en 2013, sous le nom de Dinos Punchlinovic. Puis l’année suivante, il connaît ce qui reste son plus grand succès à l’heure actuelle, avec le titre Namek, paru sur le projet Apparences, composé de 9 morceaux. Se constituant un bon groupe de fans avec ces projets, il annonce d’ores-et-déjà qu’il travaille sur un premier album intitulé Imany. Seulement, cet album, Dinos met quatre ans à le sortir. Son nom se fait alors un peu oublier dans le rap français, seuls ses plus grands fans comptent les jours avant sa sortie. Et Dinos traîne, travaille en silence. Son objectif est de sortir l’album le plus qualitatif possible, et le recommence plusieurs fois avant d’être satisfait.
Imany sort donc le 27 avril 2018, libérant les fans de la longue attente et permettant à d’autres de découvrir l’artiste. Imany est reconnu par beaucoup comme l’un des meilleurs albums sortis en 2018, malgré des chiffres de vente qui ne suivent pas. C’est ce qui est qualifié de succès
d’estime : à l’image d’autres rappeurs comme Youssoupha (qui apparaît d’ailleurs sur Imany), Alpha Wann ou Isha, ces artistes ne vendent pas beaucoup, mais sont vus comme de très bons écrivains, des lyricistes. Sur Imany, les titres Helsinki et Les pleurs du mal font beaucoup parler d’eux, dans leur écriture et l’émotion qu’ils dégagent.

Un « album hivernal »

Une fois l’engouement autour d’Imany passé, Dinos annonce qu’il sortira en 2019 un deuxième album, intitulé Taciturne. En attendant, il dévoile en décembre une réédition d’Imany avec sept nouveaux titres, dans lesquels il pousse le côté « émotif » de sa musique encore plus loin. Avec Placebo, Comme ça ou Retrograde, Dinos affiche une certaine maîtrise de la mélancolie qui bluffe certaines personnes le découvrant via cette réédition. Au-delà de sa tournée qu’il fait tout au long de l’année, Dinos rentre en 2020 dans la communication autour de son deuxième album. Il tarde cependant à annoncer la date de sortie, et prévient qu’il attend l’hiver pour cela. En annonçant un « album hivernal », le public comprend qu’il peut s’attendre à un projet mélancolique et triste. Et il ne se trompe pas. Une fois l’été passé, le rappeur dévoile un premier extrait, XNXX, puis un deuxième, Mack le Bizz Freestyle, qui donnent la couleur de l’album. Dans ces deux titres, Dinos rappelle qu’il ne connaît ni le bonheur, ni l’amour : « Qu’est-c’que ça fait d’être heureux ? Je n’m’en souviens pas (…) qu’est-c’que ça fait d’aimer quelqu’un ? Je n’m’en souviens pas » (XNXX), « Parce que l’amour et l’bonheur, ça existe que pour les autres » (Mack le Bizz Freestyle). Le clip du deuxième titre est tourné dans sa ville de La Courneuve, en un plan séquence qui montre le quotidien de celui qui s’appelle Jules Jomby.
La date désormais connue par le public, il n’y a plus qu’à patienter avant le vendredi 29 novembre. Dans le même temps, deux poids lourds du rap français, SCH et Gradur, annoncent un album prévu à cette date. On comprend donc vite que Dinos va une nouvelle fois être délaissé parles ventes et les chiffres. Le 29 novembre est donc vu comme une grosse journée pour le public du rap français, qui a l’embarras du choix dans la découverte de nouveaux albums.

Amour, quartier, religion…

Après avoir dévoilé un nouveau clip, Oskur, Dinos délivre son album à minuit. Et, comme prévu, l’ambiance hivernale se fait ressentir tout au long des 15 titres qui le composent, à quelques exceptions près. Aucun titre sonne comme un « tube », et les transitions entre les morceaux sont travaillées dans le détail. Car étant passionné par le rap depuis son enfance, Dinos tient à respecter le format « album » et non à sortir des « mixtapes » où les titres se succèdent juste sans logique ou
cohérence. Et c’est bien l’idée qui ressort de Taciturne : en dehors des titres Wouuh et Frank Ocean qui sortent de l’ambiance de l’album, on sent que l’ensemble est construit comme une boucle musicale, et, en l’occurrence, mélancolique.
Les thèmes qui reviennent le plus sont le chagrin amoureux (surtout dans les titres No Love, où il collabore avec la chanteuse Marie Plassard, et Arob@se), son quartier (notamment avec le son éponyme de l’album, en featuring avec Dosseh, et le titre N’tiekar) et la religion. Mais Dinos, très cultivé et passionné, montre aussi son amour pour le rap français. Ouvrant son album sur quelques lignes de Booba, le rappeur qui a inspiré de très nombreux artistes actuels, il ne cache pas son admiration pour ce genre.
Dans le titre phare de son album, Quand les cailleras prient, il fait à nouveau référence à Booba par l’intermédiaire du groupe de ce dernier, Lunatic. Il évoque également une icône de l’histoire de la musique française, Edith Piaf : « Mais on ne regrette jamais rien, Edith Piaf, Lunatic ». Ici, il se sert de deux morceaux évoquant les regrets : Non, je ne regrette rien d’Edith Piaf et Pas l’temps pour les regrets de Lunatic, pour appuyer ses propos. Ce titre est l’un des plus profonds et des plus tristes de l’album. Sur le suivant, Les garçons ne pleurent pas, Dinos a même invité l’une des icônes de son pays d’origine, le Cameroun, en la personne de Manu Dibango, saxophoniste réputé.

Le saxophoniste camerounais Manu Dibango est présent sur le titre Les garçons ne pleurent pas. © rfi

Malgré ce que les nombreuses références pourraient laisser penser, Dinos livre un album ultra personnel. Il conclut par ailleurs l’outro de Taciturne, intitulée Au revoir, par des mots de sa grand-mère lui disant qu’il ne va pas chanter jusqu’à cinquante ans. Depuis sa sortie, l’album fait parler, notamment en terme d’écriture. Mais quid de son nom ? Car appeler son album Taciturne (qui se dit d’une personne qui parle peu) pour un artiste qui tient à avoir les paroles les plus travaillées possibles peut paraître paradoxal. Mais, lors d’une interview, Dinos a déclaré que dans cet album, il avait dit tout ce qu’il avait à dire. « Dans la vie quotidienne, je ne parle jamais, je suis assez discret ». Dinos se livre donc dans Taciturne plus que nulle part ailleurs. Il profite de la période triste et sombre qu’est l’hiver pour toucher l’auditeur, et, d’après les critiques observées depuis sa sortie, cela fonctionne.

Colin Revault