janvier 08

Les robots ou les nouveaux influenceurs d’Instagram

Sur Instagram, le réseau social préféré des jeunes, les influenceurs sont de plus en plus nombreux. Depuis 2016, certains d’entre eux se démarquent d’une manière assez étrange.

Bermudaisbae, Blawko et Lil Miquela

Au premier regard sur leurs photos, aucun détail ne choque, mais quelque chose gêne. Ces influenceurs virtuels sont trop parfaits pour être vrais. Lil Miquela, Liam Nikuro, Shudu Gram, Blawko, Perl ou Bermudaisbae sont tous des robots. 

Lil Miquela ou Miquela Sousa, est la plus connue de tous avec ses 1,8 million d’abonnés. Mi-brésilienne, mi-espagnole, la jeune fille de 19 ans, a été créée par la société Brud, spécialisée en intelligence artificielle, basée à Los Angeles. Le projet que représente Lil Miquela a débuté le 23 avril 2016, lors du premier post publié sur son compte Instagram. Depuis, les internautes se questionnent. 

Qui sont-ils ?

Ces influenceurs aux aspects d’humains sont des projets marketing financés par différentes sociétés. Lil Miquela est dirigée par Brud, comme son frère Blawko créé en 2017. Shudu Gram, elle, est africaine et créée par le photographe Cameron-James Wilson en 2017. Contrairement aux autres, les internautes ont mis plus de temps à se rendre compte qu’elle n’était pas humaine. Elle est connue comme le premier “Supermodel Digital”.

Shudu Gram, choisie par Rihanna comme égérie du rouge à lèvre orange de sa marque de maquillage Fenty Beauty

Ces mannequins virtuels ont vu le jour grâce à différentes technologies. Selon Cameron-James Wilson, “il suffit de savoir manier un logiciel de modélisation 3D. J’ai utilisé Daz3D pour le personnage et le logiciel Clo3D pour dessiner les vêtements”. Pour Lil Miquela, c’est un plus gros programme informatique qui a été utilisé. Elle ressemble d’ailleurs étrangement au mannequin britannique, Emily Bador. Selon ses géniteurs Trevor McFedries et Sara DeCou, la jeune avatar a été programmée pour parodier les normes sociales qui règnent sur les réseaux sociaux, et les faire changer.

Que font-ils ?

«Ces nouveaux influenceurs artificiels sont dressés pour vous influencer, vous pousser à acheter de nouveaux produits, à suivre de nouveaux mouvements en capturant vos tendances et vos opinions. Bref, ils se servent de vous, de votre temps, de vos données et de vos émotions », avertit Laurence Devillers, professeure à l’université Paris-Sorbonne, dont les domaines de recherche portent principalement sur l’interaction homme-machine. Mais justement, ces gynoïdes (robots à l’apparence féminine) sont une vraie source d’inspiration pour les jeunes.

Miquela mène une vie presque humaine qui fait rêver les internautes. Elle possède une page Wikipédia à son nom, soutient des causes comme les Black Lives Matter, les féministes ou encore les LGBT. Interviewée par beaucoup de médias comme Refinery29, Vogue, Buzzfeed, the Guardian et bien d’autres encore, le mannequin ne s’arrête pas là.

En août 2017, elle sort son premier single “Not Mine” qui atteint la 8ème place du classement sur Spotify. Depuis, elle enchaîne les titres grâce à son géniteur Trevor McFredies cofondateur de la société Brud. Il est plus connu sous le nom Yung Skeeter et est producteur de musique. Miquela se fait le plaisir de poster quelques vidéos de ses dernières sorties musicales sur Instagram.

Beaucoup de stars sont intriguées et même intéressées par ces nouveaux personnages. Diplo, DJ américain, Millie Bobby Brown, actrice de la série Stranger Things ou encore Samantha Urbani, chanteuse américaine ont tous pris la pose aux côtés de Lil Miquela. Mais comment peut-on prendre une photo avec une image de synthèse ? Il semble que les logiciels 3D peuvent faire en sorte que les robots entrent dans le monde réel.

Lil Miquela et Millie Bobby Brown posent en tant que “meilleure amie”

La jeune gynoïde se montre aussi avec des vêtements de marque comme Nike ou Calvin Klein, mais pas seulement. Elle a pris le contrôle du compte Instagram de Prada pendant la Fashion Week de Milan en février 2018. L’avatar est devenue égérie de la marque de maquillage Pat McGrath au même titre que Hailey Baldwin ou Naomi Campbell. 

Une vraie vie de mannequin surbookée. Mais contrairement aux autres, Miquela ne se fatigue jamais. C’est un véritable atout pour les créateurs de ce robot puisqu’elle représente un budget minime par rapport aux autres modèles qu’il faut rémunérer. De plus, la fatigue, les humeurs et les maladies n’existent pas dans ce monde virtuel. 

Pourtant, bien que ces influenceurs soient des automates, leurs très fortes ressemblances physiques et émotionnelles aux humains, perturbent les internautes. 

Confusions entre virtuel et réel

« Miquela, créée de toutes pièces, est idéalisée, sans défaut physique. C’est l’archétype de ce que font les magazines depuis longtemps en retouchant les photos de mannequins. Instagram est un réseau où l’on tente d’aller vers le plus en plus beau. Ce robot un peu mutant, en serait la quintessence, sans filtre », déclare Michael Stora, cofondateur de l’observatoire des Mondes numériques en sciences humaines. Ce n’est peut-être pas une bonne chose pour les jeunes filles en pleine puberté qui se comparent généralement à ce genre de modèles. Ce sont des robots parfaitement réalisés au millimètre près, qui ne peuvent pas être égalés.

À part son apparence parfaite, Miquela exprime aussi des sentiments. Même si elle n’a pas de conscience, ses posts portent à confusion. L’influenceuse virtuelle a par exemple posté : « Les deux derniers jours ont été intenses. Je suis épuisée mentalement et émotionnellement ». Les internautes réagissent avec enthousiasme, l’un deux a répondu : « Je ne savais pas que cela arrivait aux intelligences artificielles, tu apprends quelque chose de nouveau chaque jour. Je t’aime et j’espère que les choses iront mieux pour toi ». Malheureusement, d’autres s’en inspirent un peu trop ou confondent le virtuel avec le réel : « Tu es mon idole », « je t’aime », « tu m’inspires tellement » ou encore « j’espère être un jour aussi parfaite que toi ».

Cette confusion vient sûrement de la vie de Miquela qui ressemble à celle d’un humain. Elle a des amis, des habitudes, une carrière, des valeurs et des envies. Le 29 mai 2018, elle publie une photo sur son compte Instagram avec comme légende “First tattoo! Thanks for squeezing me in, Woo”. Comme si les robots pouvaient se faire tatouer. 

Lil Miquela se fait tatouer par Doctor Woo

Beaucoup de photos la montrent en train de bronzer au bord de la mer, de faire de la patinoire, de manger ou encore de faire de la poterie. Des activités humaines que d’autres nouveaux avatars pourront sûrement faire très prochainement.

Julien Tauvel, co-fondateur de Imprudence, un studio de création et de prospective atteste que « la démocratisation des logiciels 3D est en cours ; à l’avenir, ils seront de plus en plus nombreux à être libres d’accès. Ces influenceurs virtuels ne sont-ils pas l’arbre qui cache la forêt ? Il faut se demander si, demain, nous, consommateurs, ne serons pas présents sur les réseaux sociaux sous la forme d’avatars que nous aurons imaginés ? La fusion entre le monde réel et le monde virtuel est consommée, il n’y a plus de retour en arrière possible. »

Charlotte CHEVALLIER et Juliette THOMANN