[INTERVIEW] Tom La Ruffa : « La WWE, c’était oppressant »

Véritable pionnier du catch français, Tom la Ruffa a porté les couleurs bleu-blanc-rouge jusqu’au sein de la grande WWE américaine, l’organisation la plus prestigieuse du monde. Le catcheur le plus célèbre de l’Hexagone se confie sur son parcours, de ses premiers entraînements au Canada jusqu’au sommet de sa gloire outre-Atlantique à la World Wrestling Entertainment. Revenu sur le continent et à Nice, sa ville natale, il est la figure de proue de nouvelles ambitions du catch européen.

Tom la Ruffa (au gauche) assène un coup de pied à son adversaire lors d’un gala en Belgique en 2018. (Photo : Miguel Discart)

Revenons d’abord sur ton parcours, en commençant par tes débuts : comment en es-tu venu au catch ?

Dès mon adolescence, autour de 14-15 ans, je regardais beaucoup de catch à la télé. J’ai commencé par faire de la lutte avant de vraiment me lancer dans le catch à partir de 22 ans. Je pars alors en stage à Calgary au Canada, à la Storm Wrestling Academy, (école réputée sous la houlette de Lance Storm, célèbre catcheur canadien devenu un entraîneur reconnu). C’était super intense ! Pendant 3 mois j’ai fait du catch 4 heures par jour, presque tous les jours ! Mais j’ai vraiment progressé là-bas, j’ai beaucoup appris.

Tom La Ruffa lors d’un gala en Belgique en 2014 (Photo : Miguel Discart)

Ensuite tu reviens en Europe où tu participes à plusieurs shows jusqu’à ce que tu sois repéré par la World Wrestling Entertainment, la puissante organisation américaine qui réunit les meilleurs catcheurs du monde.

Exactement, j’ai participé à plein d’évènements avec plusieurs fédérations européennes. La WWE organise souvent des shows en Europe, j’ai participé à un de ceux-là en 2011 à Liverpool, et on me propose un contrat peu après. Le temps de remplir tous les papiers, de faire mon visa et d’arriver là-bas, et c’est parti.

Tu as aussi participé à une télé réalité au Canada, « The World of Hurt » sur la chaîne The Cave. Ça a joué aussi pour te faire repérer ?

Oui c’est vrai (il sourit). C’était plutôt un mix entre documentaire et télé-réalité sur le catch ! Je me rappelle que ça a été tourné en 2010, dans l’académie où j’étais déjà passé au Canada. Ça avait super bien marché, surtout sur internet. Ça a clairement joué pour mon contrat. J’avais les compétences et le niveau, mais c’est aussi ma personnalité qui a été repérée à travers l’émission. J’avais le rôle de celui qui foutait le bordel ! (rires) C’est important d’avoir une forte personnalité, surtout pour la WWE.

Justement tu fais ton entrée dans ce grand show qu’est la WWE. Que retiens-tu de ton passage dans la prestigieuse fédération ?

Le catch là-bas est très différent. Déjà car il est télévisé, il faut toujours tenir compte des caméras. 5 000, 10 000 personnes assistent en live au show dans la salle, mais en fait on ne bosse pas pour eux.  On bosse pour les millions de téléspectateurs. Et puis il faut vraiment respecter les scripts et les timings. Tout est à la minute près, pour être synchro avec les pubs, alors on n’a pas beaucoup de liberté. Les organisateurs te filent le script, tu le suis, tu n’as pas le choix, c’était oppressant. On a toujours le même rôle et ce n’est pas facile.

Ton identité de catcheur et donc ton rôle dans les combats, a beaucoup évolué au cours de ta carrière. D’un riche milliardaire de la Côte d’Azur à Sylvester Lefort, un combattant aux cheveux longs qu’on voyait parfois fuir le combat…

Le catch c’est avant tout un spectacle, avec des personnages aux traits parfois grossis. En WWE il faut savoir s’en tenir à son rôle. Seulement les Américains ont beaucoup de stéréotypes sur les étrangers. Pour eux, les Français doivent porter la moustache et manger une baguette de pain, ils sont peureux et parlent beaucoup mais ne font finalement pas grand-chose quand il faut se battre. C’est plutôt celui qui va sortir le drapeau blanc et partir en courant !

Extrait du combat de Tom La Ruffa alias Sylvester Lefort contre la star américaine Big Show. Dans ce combat à 3 contre 1, le français fuit le combat mais Big Show le rattrape et le tire par les cheveux jusqu’au ring pour le mettre KO.

En Europe les catcheurs ont plus de libertés. Avec mon personnage actuel de spartiate j’ai énormément de possibilités, les trames sont bien moins fermées. Si ton personnage n’a pas ce petit quelque chose qui résonne en toi, ça ne marche pas vraiment. C’est en fait une partie de ta propre identité. Si ça ne résonne pas en toi ça marche beaucoup moins bien.

Finalement, tu préfères le catch en Europe qu’aux Etats-Unis ?

Disons que le catch télévisé à l’américaine, ça ne me plaisait pas tant que ça… Attention, la WWE et les autres fédérations auxquelles j’ai pris part restent de superbes expériences. Mais tout ça n’était pas super motivant, surtout quand tu mets ta santé en jeu comme on le fait. Parce que même si le catch est avant tout un spectacle, c’est surtout un sport, très intense et physique. J’ai subi de graves blessures, avec deux opérations au genou. Ça fait un peu réfléchir. Même si c’est bien payé, tu te dis un peu « mais pourquoi je prends autant de risques pour ça ».

Tom La Ruffa en milliardaire azuréen mégalomane pendant sa période aux Etats-Unis (Capture d’écran WWE par Vox Catch)

Le catch que je préfère c’est le catch où on est vraiment proche du public, plus instinctif et authentique. Il laisse plus de place au jeu, et l’échange avec le public est vraiment différent. Pour moi le catch télévisé tel qu’à la WWE c’est un peu comme le cinéma d’auteur : si on n’est pas un spécialiste qui en raffole, c’est dur d’accrocher. Les figures qu’on peut voir dans les combats sont plus techniques, plus aériennes, il y a plein d’histoires qui se mélangent. Alors que le catch grand public c’est comme les blockbusters : des personnages forts, presque caricaturaux, d’une certaine façon plus faciles à comprendre. Les gens viennent voir des poids lourds se rentrer dedans ! (rires)

Depuis que tu as quitté les Etats-Unis tu cherches à développer le catch en France et particulièrement ici à Nice, avec « La Nuit du Catch » que tu as organisé à la salle Leyrit.  Cette deuxième édition, qui t’a vu devenir « Champion méditerranéen » à 35 ans, a été un succès ?

Oui la « NDC » a encore bien marché cette année et avec Jean-Pierre Scarfone, président du club niçois où j’ai commencé la lutte, on devrait en organiser une troisième en avril. Depuis que je suis revenu en Europe, je cherche à y développer le catch, je participe à plusieurs galas (il revenait d’un gala en Autriche quelques jours avant notre rendez-vous). Il est très important pour moi de faire grandir la discipline en France, mais c’est encore difficile. On est encore obligé de faire venir des étrangers aux évènement français : à la « Nuit Du Catch 2 » il y avait des italiens par exemple. Finalement le but est de miser sur ma carrière pour faire de Nice une place forte du catch en France, mais aussi en Europe.

« Miser sur ma carrière pour faire de de Nice une place forte du catch en France »

Que penses-tu de la nouvelle génération de catcheurs en France ?

Il y en a beaucoup qui sont très motivés. Par contre la question qui se pose est celle de l’apprentissage, le développement à travers les écoles pour passer au niveau supérieur. Réussir dans le catch en France ce n’est pas facile, il y a peu de débouchés, c’est peu médiatisé… Personnellement j’ai eu la chance d’être remarqué en grande partie par la télé réalité, ça n’arrive pas à tous les catcheurs méritants.

Tu t’imagines devenir entraîneur et monter à ton tour une académie ?

J’ai déjà entrainé plusieurs fois dans ma carrière. Quand je suis en France j’organise souvent des stages, prochainement à Paris et à Béziers. Au final oui je me vois bien monter une école, sûrement ici à Nice.

Etienne LE VAN KY