février 02

Le cri de douleur d’un assassin-victime

Dans sa pièce « 20 Novembre », le comédien et metteur en scène Samuel Charieras tente de comprendre pourquoi un jeune homme âgé de 18 ans est retourné dans son ancien collège pour tuer. Une psychanalyse de la société qui interroge notre rapport à l’humain.


Samuel Charieras, metteur en scène et acteur de sa pièce 20 Novembre . Crédit : E.Negre

Samuel Charieras propose une adaptation du texte de Lars Norén, Le 20 novembre (2007). L’auteur suédois avait réécrit le journal intime de Sebastian Bosse, un jeune homme de 18 ans retourné dans son collège équipé d’armes lourdes et d’explosifs. Le 20 novembre 2006 à Emsdetten en Allemagne, il avait blessé 37 personnes avant de se suicider.

Dans un monologue de près d’une heure trente, Samuel Charieras nous emmène dans la chambre de l’adolescent. C’est ici que Sebastian prémédite son passage à l’acte. Alors que le spectateur imagine un tueur violent et dénué de sentiments, il se retrouve face à un jeune homme frêle, s’excusant à plusieurs reprises de ce qu’il s’apprête à commettre.  « Ce sont les hommes qui sont à l’origine des actes de barbarie » explique Samuel Charieras, metteur en scène et unique acteur de la pièce. Il écarte l’image du « monstre » ou du « sociopathe » et se concentre sur le processus de radicalisation. Il ne cherche pas à retranscrire la violence de l’acte. La fusillade n’est pas abordée sur scène. Ce qui l’intéresse c’est la violence symbolique et parfois physique subie par Sebastian. Comment un adolescent en vient à vouloir commettre une fusillade et de manière générale comment l’humain devient-il inhumain. 

« Tout ce que j’ai appris à l’école, c’est que je suis un perdant. Je hais les gens »

Extrait d’un texte publié par Sebastian Bosse sur les réseaux sociaux, la veille de son passage à l’acte

Le spectacle laisse place à la parole. Quelques animations sonores  (I.N.C.H, Al’Tarba http://www.afx.agency/portfolio/altarba/) et graphiques (Nino) l’accompagnent. Le comédien parle à travers un cube de verre sur lequel sont projetés des dessins de personnages mi-humains, mi-monstres dont le style, emprunté à l’art absurde, renforce la tension sur scène. Parfois les quatre murs se séparent et évoluent dans l’espace. La boîte depuis laquelle nous parle Sebastian se transforme en labyrinthe. Ces quatre murs se révèlent être le reflet de ses états émotionnels. Ces animations appuient le rythme du spectacle mais pourraient presque disparaitre tant la présence de Samuel Charieras retient le public.

« Regardez-moi ou me regardez pas. Comme vous voudrez. Vous serez de toute façon tôt ou tard obligés de me regarder »

Extrait de la pièce 20 Novembre, Samuel Charieras

Dès les premières minutes le public est pris pour cible. « Vous êtes ici par plaisir, pour passer du bon temps » leur assène le jeune homme. La pièce laisse place à une parole brute et sans concession.  À travers lui s’exprime un adolescent en colère. Humilié et frappé par des élèves à l’école. Au fil de la pièce, il passe d’une critique de la société parfois lucide et compréhensive à un discours haineux. L’éternel débat refait surface : comprendre est-ce être complice de ses actes ? Charieras se concentre sur les souffrances qui habitent son personnage et cherche à saisir le moment de bascule. L’instant où un être humilié devient assassin. C’est en partie sur ce moment de bascule que le metteur en scène tient en haleine son spectateur. La démarche peut rappeler celle de Damian Szifron, le réalisateur du film Les nouveaux Sauvages (2014) dans lequel des individus, en apparence totalement normaux, sombrent dans la folie et la barbarie face à une réalité parfois violente et imprévisible.

Un pari réussi. Une heure trente seul sur scène avec un décor rudimentaire. Le projet était risqué. Pourtant Samuel Charieras réussit à nous emmener exactement là où il veut. C’est-à-dire là où on ne veut pas aller. Dans la part sombre d’esprit humain. Là où les instincts animaux ne sont pas réprimés et laissent place à la violence. Le tueur devient victime. Le spectateur complice.  Un face à face quelque peu déroutant.

Julien Morceli