Notre découverte de la culture nissarde

Nous étions assis sur les chaises de notre école cannoise, dans de vieux préfabriqués à deux pas de la mer. Quand nos professeurs nous ont demandé de choisir un thème assez riche pour être décliné en trois stories sur Instagram.

Nous sommes de grands amateurs de gastronomie et de tradition. Elliott vient de Toulouse et est un amateur de foie gras, de cassoulet et de violette. Lounès est d’origine marocaine et ne jure que par le thé vert à la menthe, la chorba et les msemens, ces crêpes imbibées d’huile.

Nous étions curieux de savoir quelles étaient les spécialités locales dans cette région. Nous y habitons depuis trois ans mais n’avons jamais remarqué d’identité forte. C’est le panneau Nissa à l’entrée de la ville voisine qui a attisé notre curiosité.

La ville a été intégré au territoire français en 1860 seulement. Pourtant, on y parle bien français et les Niçois n’ont pas d’accent prononcé, comme les Marseillais. Nous nous sommes donc demandé quels étaient les vestiges de cette culture locale à part, et si la langue historique de Nice n’était présente que sur les panneaux de circulation.

Le Nissart

Nous avons donc fait des recherches sur la langue historique de Nice. Contrairement à ce que beaucoup pensent, ce n’est pas le Provençal comme dans les villes voisines d’Antibes ou Cannes. C’est le Nissart, qui veut dire Niçois en cette même langue.

Le nombre de locuteurs de cette langue locale est difficilement mesurable, puisqu’il n’existe pas de sondage à ce sujet. Les seuls chiffres que nous avons trouvés sur un article de La Croix, remontaient à 2010. Ils étaient fournis par une association culturelle, donc avec un avis subjectif, et estimait à environ 20.000, le nombre de nissardophones.

Nous nous sommes rapprochés de l’association Lou Sourgentin, qui dispense des cours de langue dans un collège à Nice-Est, partie de la ville très imprégnée de la culture traditionnelle. Nous nous attendions à voir des jeunes apprendre le Nissart, dans cet établissement scolaire, mais tous les élèves avaient plus de 60 ans. Ils ont été surpris de notre présence, les « jeunes » comme ils nous ont appelés, n’assistent pas aux cours.

Alors que le professeur parle couramment le Nissart, ses élèves ont tous le Français comme langue maternelle. Un constat pour lequel le professeur Dalmasso a une explication : « C’était interdit ! A l’école nous n’avions pas le droit de parler Nissart, alors que c’était la langue du quotidien. » Une censure des autorités françaises qui a freiné la transmission de l’idiome : « mon père ne nous parlait pas Niçois parce qu’il voulait qu’on parle bien Français », nous a raconté une septuagénaire.

Pour les participants, les classes de Nissart sont surtout une manière de se remémorer leur enfance et leurs familles. Ils voient en cet apprentissage, un moyen de perpétrer leur identité à part.

Après avoir interrogé les disciples du professeur Dalmasso, nous voulions interviewer l’enseignant. Mais il devait rendre les clefs de sa salle à l’accueil du collège, ce qui nous a obligé de le filmer en extérieur et de nuit, et n’avons pas eu l’image qu’on voulait.

C’est la rencontre d’une vieille niçoise qui a confirmé notre piste pour la suite de notre enquête. Née à Nice, mais fille d’Italiens, elle ne parle pas le Nissart, qu’elle entendait dans les collines de la ville, mais a adopté la culture locale. Elle a récemment remporté un prix de cuisine niçoise pour ses plats traditionnels, notamment son Pan Bagnat. Son fils est très fier de sa culture Niçoise et a été un très fervent supporter de l’OGC Nice : « Il a des banderoles et des écharpes partout dans sa chambre, il est très fier d’être Niçois ! »

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Le Pan Bagnat

Nous avons donc décidé de nous pencher sur la gastronomie locale pour le deuxième épisode. L’emblème culinaire niçois par excellence c’est le Pan Bagnat. Les Niçois sont extrêmement fiers de ce plat populaire, et sont très à cheval sur sa recette. Un chef cuisinier s’est fait incendier sur les réseaux sociaux pour avoir réinventé les ingrédients spécialité niçoise. Suite à la vindicte populaire, il a fini par changer ses sandwichs de nom.

Une association a même été créée pour défendre la recette originelle du mets : La commune libre du Pan Bagnat. Dans nos recherches sur internet, une enseigne est venue à plusieurs reprises : Chez Tintin, un kiosque au nord de Nice. Nous l’avons contacté par téléphone, et la propriétaire nous a chaleureusement invité.

Comparée à sa réputation, l’échoppe semble petite. C’est dans une cuisine de moins de 10m2, que les fameux sandwichs sont confectionnés à la chaîne. La cuisinière en chef s’appelle Ornella Pellegrino, c’est la fille de Daniel et Martine Pellegrino qui sont à l’origine du commerce.

Dans les années 80, Daniel vendait des fleurs dans le marché du Cour Saleya. Suite à la baisse d’activité dans son secteur d’activité, il cherche à se reconvertir. En 1990, il achète une baraque niçoise qui vendait des marrons grillés. Elle portait déjà le nom actuel, hérité d’un ancien propriétaire : Célestin Bonnafé.

Il se spécialise dans le Pan Bagnat et leur commerce fonctionne plutôt bien mais en 2005, leur baraque installée sur le parvis d’une ancienne gare est délogée par la mairie. Ils achètent un fond de commerce installé 20 mètres plus loin, avec une terrasse ensoleillée le matin. Depuis le commerce connaît un succès commercial et d’estime, Daniel prend sa retraite et revend l’affaire à sa fille.

Les parents s’investissent toujours à ses côtés, ce qui nous a permis de rencontrer Martine Pellegrino, toujours au fait des chiffres de ventes de Chez Tintin : « En hiver on vend 200 Pans Bagnats en moyenne par jour, un dimanche en été on peut monter jusqu’à 500. »

Après avoir pris connaissance de la recette, et s’être sustentés d’un Pan Bagnat, nous décidâmes de revenir sur le dernier élément de la trinité culturelle niçoise : l’OGC Nice et ses supporters.

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L’OGC Nice

Le club de football niçois est le quatrième plus vieux de France. A l’origine c’était une équipe de gymnastique, d’où son surnom actuel « le Gym. » L’équipe est très populaire dans les milieux modestes à Nice pendant le XXème siècle, et s’imprègne de la culture locale.

L’hymne de l’équipe de foot devient celui de la ville, Nissa la Bella. Une ode à Nice, la perle de la Baie des Anges. Et le club devient l’emblème de la culture nissarde en France. L’OGC Nice est aujourd’hui le seul club professionnel de France à avoir un chant de supporter en patois.

De nombreuses écharpes et banderoles portent encore des inscriptions en Nissart comme « Issa Nissa », « Allez Nice », « M’en bati sieu Nissart », « Je m’en fous, je suis Niçois » ou encore « Nissa amore mio », « Nice mon amour ».

Nous avons voulu contacter des supporters des Aiglons, le surnom de l’équipe première de l’OGC Nice. Pour voir quelle était la place de la culture traditionnelle dans les tribunes aujourd’hui. Mais il est difficile d’approcher les membres de la Populaire Sud, le groupe d’ultras niçois. Nous nous sommes rapprochés d’un adhérent dès le début de notre enquête, mais ne voulait (pouvait ?) pas parler au nom du groupe. Il nous a redirigé par un membre « autorisé à s’exprimer à ce sujet ». Celui-ci a accepté de nous rencontrer. Mais arrêtait de nous répondre à chaque proposition de rendez-vous…

Nous avons contacté une petite dizaine de supporters pendant trois jours et ne sommes parvenus qu’à contacter deux d’entre-eux. Dont Lilian, 23 ans, qui selon ses dires, est de la « génération Allianz Riviera. »

Le changement de stade en 2013, du quartier populaire de Nice-Nord à la nouvelle ville de la plaine du Var, du Ray à l’Allianz, a changé la mentalité des supporters : « C’est vraiment une histoire de génération. Aujourd’hui les spectateurs viennent pour voir Neymar jouer au ballon. Il n’y a plus vraiment cet engouement pour le club. » Et la langue nissarde a presque disparue des tribunes : « Même moi je parle que quelques mots, à part Nissa la Bella, il n’y a plus vraiment de lien avec la langue… »

Mais le jeune de l’arrière-pays reste attaché à son identité niçoise et connaît même ce chant de supporters, qui est un concentré de culture nissarde : « Et demain ce sera la famine. En bon Niçois on s’en fait pas. Car nous avons la pissaladièra, lou pan bagnat et la socca… 

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Lounes El Mahouti
Elliott Sentenac