mars 02

« Banlieusards », « Les Misérables » et « La Haine » : un autre regard sur la banlieue

Les trois « bacqueux » dans « Les Misérables » de Ladj Ly 
© SRAB Films – Rectangle Productions – Lyly films

Loin des stéréotypes, ces films ont marqué l’histoire de la représentation des banlieues sur grand écran. Le succès à Cannes et l’Élysée de « La Haine », le César du meilleur film pour « Les Misérables » ou la diffusion sur Netflix de « Banlieusards » ont changé la donne. Ces longs-métrages agissent chacun comme un coup de poing sans tomber dans le misérabilisme. 

Retour sur trois films qui épousent avec vigueur de nombreuses vérités de notre époque.

« Banlieusards », le combat de Kery James

« Banlieusards » le film du rappeur Kery James, tourné dans la cité du Bois-l’Abbé à Champigny-sur-Marne, a été un des plus beaux succès de l’année 2019 sur Netflix France. Rien ne laissait présager une telle audience pour Kery James qui a tenté durant cinq ans de trouver des diffuseurs pour son film « Banlieusards », inspiré par son titre éponyme sorti en 2008. Il s’agit finalement du troisième film le plus vu de l’année 2019 sur la plateforme. Le long-métrage évoque le parcours de trois frères du Val-de-Marne parmi lesquels Demba, l’aîné, interprété par Kery James est un trafiquant de drogue. Tout l’oppose à son cadet, Soulaymaan, aspirant avocat qui se prépare à la finale d’un concours d’éloquence. Ce dernier doit répondre à une question centrale : « L’État est-il seul responsable de la situation actuelle des banlieues en France ? » L’intrigue s’articule également autour de Noumouké, leur petit frère de 15 ans dont le destin est lié à ses aînés. Celui-ci construit sa vie d’adolescent entre deux frères aux parcours radicalement opposés.

Depuis des années, c’est un « combat » que mène le rappeur pour raconter l’histoire « d’habitants mis au ban des lieux – origine du terme banlieue ». Salué par la critique, Télérama y voit toutefois une « approche politique mais trop schématique de la banlieue ». Pour Kery James, « ce film transpire » ce qu’il est. Celui qui mène un combat culturel et politique depuis plus de 20 ans affiche sa vision des « banlieues effacées » sur grand écran. Kery James montre la diversité de ces quartiers souvent « soit stigmatisés, soit effacés » du débat politique.

« On ne parle plus des banlieues comme avant pour évoquer la délinquance ou ce genre de choses, mais on l’évoque pour parler de l’Islam et des musulmans. Sauf que les musulmans visés dans ces débats, où ils se trouvent ? Ce sont majoritairement des arabes et des noirs qui vivent en banlieue dans les quartiers. Donc on ne parle finalement plus vraiment des banlieues mais des gens qui y vivent. C’est ça qui a changé », affirme le réalisateur. Il n’hésite pas à dire que « Netflix était la dernière option ». Ce recours à la plateforme américaine permet néanmoins au long-métrage de trouver un large public et une forte visibilité. Le choix de Kery James rompt avec la ségrégation socio-spatiale visible dans « Banlieusards. » Ce film, réalisé par un rappeur ne trouvant aucun diffuseur, s’inscrit dans le manque de représentation des banlieues françaises dans les champs culturel et médiatique.

Les années 90 et « La Haine »

Il faut attendre les années 90 pour un réel changement de perspective dans la représentation des banlieues françaises sur la base d’un « malentendu ». Les premières émeutes dans des grandes agglomérations françaises qui font l’objet d’une couverture médiatique d’envergure nationale se déroulent en 1990 en banlieue lyonnaise. Au-delà de véhiculer une image souvent négative des cités et de « marquer le début des émeutes dans le reste de la France », elles permettent une médiatisation de la vie des quartiers notamment à travers les jeunes. 

C’est là qu’intervient un « malentendu » qui va également être une des origines de l’essor du rap en France : « on cherche des personnes et des voix qui mettent en scène ces banlieues dont on parle. On va les chercher du côté des rappeurs. » affirme Karim Hammou, sociologue et chargé de recherche au CNRS. Un changement majeur va alors s’opérer dans l’histoire des banlieues françaises au cinéma. Le décès du jeune Makomé M’Bowolé, abattu par un agent de police en 1993, secoue la France. Son père affirmera, après le procès qui condamne l’inspecteur Pascal Commpin à 8 ans de réclusion criminelle : « quand on est Noir et qu’on vole un paquet de cigarettes, on mérite la peine de mort. Quand on tue un jeune voleur de cigarettes et qu’on est blanc, on retourne juste un peu en prison. »

« Je veux faire un film dessus », déclare Mathieu Kassovitz le jour même des émeutes au futur producteur de son film. Âgé de 27 ans, il se met en tête de mettre en lumières cette bavure policière. Le cinéaste porte ainsi à l’écran ces réalités de la vie en périphérie. Les images taillées des banlieues à coup de stéréotypes sont balayées par la prise en compte d’une situation de stigmatisation qu’une partie de la population subit. Avec « La Haine », Mathieu Kassovitz fait entrer, en 1995, la banlieue au cinéma dans une nouvelle dimensioN. Avec un film très stylisé en noir et blanc, il retrace le parcours de trois jeunes banlieusards joués par Vincent Cassel, Saïd Taghmaoui et Hubert Koundé en hommage au drame de la famille M’Bowolé à travers son personnage principal : Abdel Ichah. Un trio « black-blanc-bleur » que le spectateur suit durant une journée dans des fragments de réalité, une perception des jeunes de cité avec leurs stigmates sans en faire des clichés. Le film tourné à Chanteloup-les-Vignes enregistre près de 2 millions d’entrées et il sera diffusé dans trente pays. Prix de la mise en scène à Cannes en 1995, « La Haine » a permis de soulever le débat et montrer le combat des banlieues sur le tapis rouge.

« Les Misérables » du XXIème siècle

Deux décennies plus tard, un autre film trouve aujourd’hui un destin similaire. Prix du jury au dernier Festival de Cannes, « Les Misérables » connait un écho remarquable. Ce polar social soulève de nouveau la question de la police en banlieue. Le premier long métrage de Ladj Ly, récompensé par quatre prix lors de la 45e cérémonie des Césars (César du meilleur film, César du public, César du meilleur montage pour Flora Volpelière et César du meilleur espoir masculin pour Alexis Manenti), montre l’ambivalence entre les forces de l’ordre et les habitants des banlieues.

Le film raconte l’histoire de trois policiers de la brigade anti-criminalité (BAC) qui sillonnent les rues de Montfermeil dans le 93. Le spectateur est embarqué instantanément dans le microcosme de la banlieue grâce à la caméra subjective, un type de prise de vues où l’on propose au public d’adopter le regard d’un des personnages de l’action, obtenant ainsi des plans subjectifs. L’élément déclencheur du film advient quand Buzz, jeune résident de la banlieue de Montfermeil capture les images, par drone, d’une scène de bavure policière où un tir de LBD a été lancé. Un débordement qui permet une introspection des brigadiers. Pas de bons ou de méchants, mais des personnages complexes tout sauf manichéens.

« Les Misérables » aborde les sujets polémiques associés aux banlieues tels que les actes de violence policière et la radicalisation sans jamais tomber dans des schémas aux traits forcés. Des critiques dithyrambiques provenant du public mais aussi d’Emmanuel Macron. Le Journal du Dimanche rapporte que le chef de l’État a été « bouleversé par la justesse » du film. Tellement qu’il aurait « demandé au gouvernement d’agir pour améliorer les conditions de vie dans les quartiers ». Un sursaut de réactivité de courte durée. En dehors des projections spéciales ou privées à l‘Élysée pour « La Haine » à l’époque ou « Les Misérables » aujourd’hui, les débats essentiels soulevés par ces films n’ont pas trouvé d’écho de la part des gouvernements respectifs. Sur la question des violences policières, le Président s’est rendu ce jeudi 30 janvier au festival de la BD d’Angoulême. Il a notamment pris la pose avec le dessinateur Jul, qui tient en main un t-shirt au logo LBD : jeu de mot entre les initiales de l’événement du festival et l’abréviation de lanceur de balles de défense.

Interrogé sur ce sujet, que l’effigie du t-shirt dénonce, Emmanuel Macron répond : « je suis en désaccord avec son approche, la violence est d’abord dans la société. […] On est dans un pays où on a le droit de critiquer, de railler les dirigeants, c’est un trésor ! Mais il y a une contrepartie : on n’a pas le droit à la violence. Le problème vient de nos concitoyens qui ont décidé d’entrer dans la violence ».

Cette violence est sublimée à l’écran par 3 films combatifs qui appellent à un sursaut sur la question des banlieues. Aucun ne tente de pointer du doigt la responsabilité unique d’une institution et ils appellent tous à une réflexion plus large sur les origines de cette violence. La scène finale du premier long-métrage de Ladj Ly remet tous nos a priori et idées préconçues en question. Lieu de résidence des Thénardier dans Les Misérables, Montfermeil illustre aussi « Les Misérables » du XXIème siècle. Le film de Ladj Ly se termine sur une citation où les mots de Victor Hugo résonnent encore avec force après avoir montré à quel point le comportement des adultes dans une banlieue peut atteindre les enfants : « Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs. »

L’Étiquette avec Joseph Grosjean, Aliénor Ruel et Lisa Lorenzelli