mars 24

Quand les scientifiques ont un faible pour les mammifères et les oiseaux

La recherche sur la biodiversité biaisée

Photo ©Auriana Castro

La préservation de la biodiversité est l’une des principales préoccupations environnementales. Pour y parvenir les gouvernements fondent leur politique sur des études scientifiques. La recherche est donc essentielle. Les biologistes estiment à un tiers le nombre d’espèces menacées d’extinction.  Un chiffre qui pourrait être sous-évalué par le manque de connaissances et de recherches sur toute une partie du vivant : les arthropodes (insectes, arachnides, crustacés…) et les mollusques. Ces grands oubliés disparaissent beaucoup plus vite que les mammifères. On estime que 41 % de la population d’insecte est en déclin. Et les causes principales sont déjà établies : polluants, pesticides, changement climatique, bétonisation… Mais comme le grand public, les scientifiques semblent eux aussi avoir leur préférence pour les mammifères ou les oiseaux. Ce phénomène a même un nom : le biais taxonomique.

Julien Troudet, bio-informaticien, a essayé de quantifier ce biais cognitif sur le choix des biologistes de s’intéresser plus à une espèce qu’à une autre. Pour cela il se base sur le Global Biodiversity Information Facility (GBIF), une banque de données qui héberge des centaines de millions d’informations, fruits du travail de milliers de scientifiques et de citoyens à travers le monde.  L’étude de ces données montre qu’au-delà des facteurs pratiques (facilité d’observation, accessibilité au terrain), les organismes les plus étudiés seraient ceux préférés par la population. C’est-à-dire les taxons : oiseaux et mammifères. Les arthropodes (insectes, arachnides, crustacés…) et les mollusques sont au contraire sous-représentés. L’enquête de Julien Troudet montre qu’il y a 50 ans déjà, les données de biodiversité recueillies étaient biaisées.

Différentes explications possibles à ce biais sont apportées. Une limite mentionnée de l’étude est la prise en compte de certaines variables pratiques. Si une espèce est plus facilement observable, plus identifiable, il semble logique que d’avantage d’études et de recherches soient faites. Certaines espèces sont au contraire particulièrement discrètes ou ont un cycle de vie très court, ce qui rend très difficile leur observation.

Néanmoins autre que ce facteur pratique, l’intérêt du public pour une espèce joue un rôle dans sa surreprésentation. Pour la plupart des espèces, les analyses suggèrent une corrélation positive et significative entre l’intérêt du public et le nombre d’occurrences dans le GBIF. Les espèces les plus populaires sur internet (l’étude se fonde sur le nombre de pages Web avec le mot-clé “espèces”) sont les espèces les plus enregistrées dans le GBIF. Les interactions et le rôle que jouent scientifiques, citoyens et organismes de financement restent complexes et sujet à débat. Lequel de ces groupes a le plus d’influence sur le choix des études ? Lequel peut donner l’impulsion pour que des recherches sur telle ou telle espèce soient réalisées ? L’équipe de Julien Troudet n’apporte pas de réponse à cette interrogation et les articles qui ont suivi sur ce sujet ne donnent pas d’affirmation non plus.

Les recherches sur les taxons dont le public se soucie sont davantage susceptibles d’être financées et reçoivent plus de ressources selon la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité (FRB). Comme le précise la FRB: « La chaîne de connaissance de la biodiversité est complexe et les scientifiques y jouent un rôle clé. Cependant, les présents résultats montrent qu’ils ne sont pas seuls responsables de la pertinence des échantillonnages ou du choix des espèces et que les préférences sociétales sont trop importantes pour être ignorées ».

S’intéresser aux espèces moins charismatiques mais tout autant importantes à l’écosystème est un premier pas nécessaire pour encourager les recherches : « Il n’y a pas que ce qui est beau et ce qui nous émeut, qui mérite une certaine considération » (Virginie Maris, philosophe).

Auriana Castro