avril 02

Le deuil numérique, une nouvelle façon d’aborder la mort

Les nouvelles technologies, sources de réconforts ou de préoccupations, face à la mort

Aujourd’hui, il est très rare qu’une personne soit complètement absente du monde numérique. Comme des photos d’un proche décédé, un avatar dans un jeux, un compte Facebook ou un blog peuvent être autant de souvenirs. Un terme se fait de plus en plus entendre « le deuil numérique ».


Photo tirée du documentaire sud-coréen « I Met You » où une mère « retrouve » en réalité virtuelle une simulation de sa fille décédée

Les nouvelles technologies permettent d’aborder le deuil différemment, quitte à provoquer certaines controverses. En février, une mère sud-coréenne a pu rencontrer l’avatar numérique de sa fille de 7 ans. L’enfant est décédée trois ans plus tôt d’une maladie. Cette expérience inédite a à la fois choqué et ému de nombreux internautes. Beaucoup estiment que la réalité virtuelle ainsi utilisée « empêchera de faire le deuil » (commentaire de l’internaute Nixarti Ofkat) et voient les « retrouvailles » entre la mère et la simulation de sa fille dérangeantes. D’autres y voient un moyen de pouvoir faire ses derniers adieux : « […] ce type de réalité virtuelle pourrait être un traitement plus tard pour les personnes ayant connu une personne décédée dans leur famille et n’ayant pas eu le temps de lui dire « Adieu ». À la fin, la petite fille se transforme en papillon et s’envole dans l’air pour l’éternité. Je pense que ça a ici pour but d’aider la maman à faire le deuil de sa petite fille. » (commentaire de Scoty Le bébé Wookie).

Les jeux vidéo deviennent des souvenirs interactifs

Sans être autant controversés, les jeux vidéo peuvent être vus comme un souvenir de l’être disparu. Plusieurs internautes partagent leur histoire en ligne. Un membre du site Reddit confiait avoir perdu son frère, un passionné de Skyrim. Depuis, il visite régulièrement la partie pour voir les dernières images du jeu qui ont été vues par son frère. Emus par ce témoignage, des joueurs créent un mod pour le jeu en ajoutant un autel commémoratif à l’emplacement du personnage joué par le frère décédé.

Certains joueurs, parfois, y préparent leur propre mort. En 2005, un internaute sud-coréen rapporte son expérience sur le forum IGN : « Il y a environ deux ans, j’ai acheté le jeu Animal Crossing. […] J’ai aidé ma mère à se créer une maison et elle est rapidement entrée à fond dans le jeu. Enfant, elle avait contracté la polio et souffrait alors de sclérose en plaques. La plupart du temps, elle restait cloîtrée à la maison […]. Elle passait tellement de temps à jouer que ça commençait à ressembler à une obsession. […] Son état a progressivement empiré et un jour elle a fini par cesser de jouer. Elle est morte il y a environ un an. J’avais oublié Animal Crossing, je n’y avais plus joué depuis mais aujourd’hui je suis retourné au village pour voir […] Et puis, j’ai ouvert ma boîte aux lettres, elle était pleine de lettres avec des cadeaux, tous envoyés par ma mère. Alors que j’avais cessé de jouer, […] elle passait son temps à m’envoyer des cadeaux. Je suis encore impressionné de la manière dont cela m’a affecté.»

Les réseaux sociaux sont-ils de futurs cimetières ?

Les réseaux sociaux sont tout particulièrement concernés par la mort de leurs utilisateurs. Facebook permet ainsi de transformer le compte d’un utilisateur décédé en « compte commémoratif ».  Jennifer Simon, autrice d’un mémoire sur ce sujet explique : « Sur Facebook, les pages des personnes décédées vivent soit autour des dates clés des défunts, soit par souvenir. Une petite pensée pour le défunt et la personne va poster quelque chose. La pratique est propre à chacun ». Mais avec ces nouvelles pratiques, Jennifer Simmon soulève le problème de la durée du deuil : « Dans la vie dite « réelle », les endeuillés ont un temps de deuil […]. Sur Internet, la période de deuil s’allonge à partir du moment où l’acte d’écrire, de poster des images ou des vidéos est récurrent. Le choix appartient donc aux vivants et le deuil peut même être considéré comme « infini ». ».

Des sites proposant de préparer sa mort et de faire ses adieux en avance voient le jour. Après la mort, Safe Beyond ou DeadSocial permettent d’organiser un testament numérique, et de laisser à ses proches des messages posthumes.

Le numérique bouleverse nos vies, la mort en fait partie. Mieux vaut, peut-être, y réfléchir de notre vivant.

Auriana Castro