Les banlieues subissent des contrôles abusifs et violents durant le confinement

Dans la banlieue parisienne, quelques policiers zélés ne lésinent pas sur les contrôles musclés. Les  témoignages fusent sur les réseaux, dénonçant la violence, tant verbale que physique, de certaines verbalisations liées au confinement.

“On apprend aux policiers à imposer leur autorité […]. Si on avait une police au service du public, elle serait dans les quartiers populaires à aider à remplir ou donner des attestations” , décrit Nathalie Tehio, membre de la Ligue des Droits de l’Homme. © Sophie Esnault

La France termine sa troisième semaine de confinement, vendredi 3 avril. Celui-ci doit durer au moins jusqu’au 15, mais sera très probablement prolongé à nouveau. Les contrôles dans les rues se multiplient pour limiter les déplacements. Selon le ministère de l’intérieur, plus de 300 000 procès-verbaux ont été établis en France depuis le 16 mars. La non-possession d’une attestation ou l’écriture d’une date peu lisible entraînent parfois une verbalisation de la part de certains policiers municipaux. Selon plusieurs témoignages, il semblerait que les contrôles soient particulièrement violents et injustifiés dans les banlieues. 

Plusieurs médias, comme Europe 1 affirment que les banlieues respectent moins les règles de confinement que le reste de la France. Cela s’explique en partie par le taux de pauvreté de ses habitants, trois fois plus élevé dans les quartiers prioritaires que dans le reste du pays, selon un rapport de l’Observatoire national de la politique de la ville (ONPV) publié en 2018. L’autre difficulté que rencontre les habitants de ces quartiers pour respecter le confinement, c’est la mauvaise compréhension de la langue française. Une étude de 2013 du même organisme montre que « 27 % des 18 à 65 ans habitants ces quartiers éprouvent des difficultés importantes à l’écrit ». Ainsi comprendre l’attestation qui permet de sortir et la remplir sans faute n’est pas évident.

Fausses informations

Quand bien même certains habitants des banlieues ne respecteraient pas le confinement, ils sont loin d’être les seuls. Le 19 mars, d’après le journaliste Aziz Zemouri, avec plus de 1160 procès verbaux (PV) ont été comptabilisés, c’est dans le centre de Paris que les Français faisaient le plus abstraction des règles établies, mais plus de contrôles y ont été effectués. Les départements limitrophes du 92, 93 ou 94, se trouvent, eux, en dessous de la barre des 600 PV. 

Par ailleurs, de fausses informations sur le non-respect du confinement circulent sur les réseaux sociaux. Le 25 mars, le syndicat de police Synergie-Officiers publie sur Twitter une vidéo où l’on voit un groupe d’amis qui s’amuse à sauter sur le capot d’une voiture de police. La séquence est légendée par ce texte : « Décidément le confinement ce n’est pas pour tout le monde »

Sauf que cette vidéo n’a pas été tournée durant la période de confinement car elle était déjà en ligne en août 2019. Lors de ces révélations, le syndicat de police s’est défendu par un Tweet : « Cette vidéo témoigne de l’ambiance dans certains quartiers à longueur d’année. C’est une illustration du quotidien. Même si cela doit déplaire. Elle est évidemment tournée en été et nous n’avons jamais dit qu’elle l’était durant la période de confinement ». 

Des contrôles abusifs, voire violents 

Beaucoup de vidéos montrant des passants se faire contrôler d’une manière brutale circulent sur le Web. Sofiane, employé dans l’Essonne, en a été l’objet. D’après ce qu’il raconte, il aurait été « sauvagement frappé » par les forces de l’ordre lors d’un contrôle. La vidéo de la scène a été massivement partagée sur les réseaux.

Sofiane n’est pas un cas isolé. À Aubervilliers, Ramatoulaye.B a également été violemment contrôlée. De nouveau, des voisins filment la scène, disponible sur Twitter, depuis leur fenêtre : on y voit la jeune femme se faire taser à la poitrine puis être maintenue au sol. Ramatoulaye B. raconte qu’elle a ensuite été insultée et conduite en garde à vue. Le commissariat de la ville n’a pas voulu communiquer sur ce sujet. Le compte Twitter de Synergie-Officiers balaie ces témoignages, les qualifiant de « fake-news ».

Face à ces contrôles jugés abusifs, certains habitants décident de répondre d’une manière tout aussi violente. Dans la nuit du 26 au 27 mars, un groupe tend un guet-apens à des policiers qui intervenaient dans la cité Franc-Moisin, à Saint-Denis (93). Les forces de l’ordre se retrouvent encerclées par des poubelles en feu et visées par des tirs de mortiers et de feux d’artifice. D’autres reçoivent des projectiles depuis les fenêtres des immeubles.

Une atteinte aux droits fondamentaux

Vendredi, la Ligue des droits de l’Homme (LDH) accompagnée par d’autres associations a publié un communiqué pour dénoncer le recours à des contrôles abusifs et violents. Ces organisations « appellent le ministre de l’intérieur et le directeur général de la police nationale à veiller à ce que le maintien de l’ordre et les opérations de contrôle […] ne donnent pas lieu à des abus ».

Nathalie Tehio, membre du Comité central de la LDH et de l’Observatoire parisien des libertés publiques, explique que « cette norme ne se limite pas au confinement ». En effet, les contrôles violents dans les quartiers populaires sont fréquents hors pandémie et rarement sanctionnés par la hiérarchie. Théo L. et Adama Traoré, dont les interpellations brutales ont fait scandale, en sont devenus des symboles. La seule différence aujourd’hui, c’est que « le confinement rend plus visible ces violences car les gens ont du temps pour regarder par la fenêtre ».

« Le problème, c’est le type de relation que la police entretient avec les banlieues : on apprend aux policiers à imposer leur autorité, ce qui mène à un rapport de force. Si on avait une police au service du public, elle serait dans les quartiers populaires à aider à remplir ou donner des attestations », juge Nathalie Tehio. Selon la membre de la LDH, « il faudrait être plus précis dans les réglementations des actes autorisés et interdits » pour limiter ces violences.

Lisa Noyal