avril 20

En Indonésie, une nouvelle capitale qui fait débat

Photo d’illustration de Jakarta, la capitale actuelle menacée par les eaux. 
Tirée de https://www.lesechos.fr/monde/asie-pacifique/lindonesie-sest-choisi-une-nouvelle-capitale-1126552.

Alors que le président indonésien Joko Widodo a annoncé en août dernier sa décision de transférer la capitale Jakarta vers une toute nouvelle ville à bâtir sur l’île de Bornéo, les inquiétudes des associations environnementales grandissent. Elles redoutent des conséquences désastreuses pour la faune et la flore de Bornéo, lieu d’une biodiversité phénoménale. Mais pourquoi vouloir construire une nouvelle capitale ? Comment celle-ci sera-t-elle constituée ? Que va-t-il advenir de Jakarta ? Explications.

« Notre terre et notre eau », surnom du pays plus que jamais d’actualité

L’Indonésie est à la croisée des chemins. Premier pays musulman et troisième démocratie au monde en termes de population (264 millions d’habitants !), l’Indonésie est une puissance émergente située au carrefour d’influences multiples (indiennes, chinoises, néerlandaises, portugaises…). Paradoxalement assez méconnu en Europe, le pays aspire pourtant à devenir un état qui compte sur un plan régional – vis à vis de la Chine notamment – et international. Dans cette optique, comment laisser sa propre capitale, Jakarta, être tout doucement rayée de la carte ? Car la mégalopole, victime de la surpopulation et d’une urbanisation chaotique, s’enfonce inexorablement de un à dix centimètres, et ce chaque année depuis plus de trente ans. Le pompage des eaux souterraines et l’élévation du niveau des océans affaissent des quartiers tout entiers. Pire encore : en 2050, si rien n’est fait, un tiers de la cité pourrait être submergé. Dans ce contexte, le président Widodo a assuré que Jakarta ne serait pas abandonnée, débloquant trente-six milliards d’euros pour réussir un aménagement efficace et durable. Sauf que… Sauf que parallèlement, se trame en coulisses un projet absolument pharaonique : ériger, de toutes pièces, une nouvelle ville qui deviendrait la capitale du pays.

Une ambition incarnée par Joko Widodo…

Cette future capitale, qui n’a toujours pas été baptisée, serait située dans la région boisée, silencieuse et peu peuplée du Kalimantan oriental, à l’est sur l’île de Bornéo. Le président Widodo a annoncé avoir retenu prioritairement ce site car « il présente un faible risque de désastre naturel », type inondation, tremblement de terre, tsunami ou encore éruption volcanique. Sa position stratégique, au centre de l’Indonésie, est également un atout non-négligeable. Ce projet doit permettre de soulager « le fardeau supporté actuellement par Jakarta, trop lourd en tant que centre politique, économique, financier ainsi que pour le commerce et les services », a souligné le chef de l’Etat. Le déménagement des institutions gouvernementales dans la nouvelle capitale, lui, devrait commencer à partir de 2024, a précisé le ministre de la planification Bambang Brodjonegoro. Coût de l’opération totale ? 32 milliards de dollars environ. Certaines rumeurs courent en disant que le projet permettrait à des hommes d’affaires proches de « Jokowi », surnom du président, de s’emparer de juteux contrats… Info ou intox ? Difficile de le savoir. En attendant, l’idée de déménager la capitale indonésienne n’est pas récente, ayant notamment été soutenue par Sukarno, premier dirigeant de l’Indonésie indépendante dans les années 1950… mais prend donc réellement forme sous le mandat de Joko Widodo. Du moins, si la contestation locale ne se fait pas trop bruyante. De nombreux contours de cette « utopie » des temps modernes demeurant très flous.

… Mais fortement contestée

Dans une région de forêts tropicales qui abrite une faune et une flore très riches, dont des orangs-outans menacés d’extinction, il est facile de conclure que la construction d’une immense mégalopole n’est pas la bienvenue pour la nature. Surtout que l’Est de Kalimantan comporte déjà « des centaines de mines et de plantations ». En réponse à leurs détracteurs, le président Widodo et son gouvernement porte le projet d’une « ville-forêt », faisant la part belle à l’écologie et aux énergie renouvelables. Pour Febriana Firdaus, journaliste indonésienne spécialisée sur l’environnement et les droits des peuples indigènes, « C’est une revendication. Mais il se passe tout le contraire. La vérité est que nous devons détruire une forêt d’environ 265 000 hectares (presque aussi large que le Vietnam) pour construire une prétendue ville-forêt. Borneo, par sa riche biodiversité, est un endroit important pour l’Asie du Sud. C’est une revendication honteuse du gouvernement ». La journaliste, qui travaille sur place pour TIME, The Guardian ou encore Al Jazeera, renchérit : « Si l’Indonésie désire être une vraie puissance mondiale, nous ne bâtissons pas une capitale : nous bâtissons un peuple, en essayant que tout le monde ait un emploi, en garantissant un revenu pour les plus pauvres, en renforçant la lutte contre la corruption, en appliquant la loi pour limiter la violation des droits de l’homme dans le pays… Mais il se passe le contraire ». Et avec l’épidémie de coronavirus qui frappe actuellement l’île et dont on ne connaît la fin, à l’instar du reste de la planète, nul doute que ce projet de future capitale sera, a minima, retardé. 

Théo Sivazlian.